Projet

Les Monumentales

Plasticités > La plasticité relationnelle > Les Monumentales

Titre
Les Monumentales | 2018

Designer(s)

Collectif ETC, Dédale, Collectif Parenthèse, Emma Blanc Paysagiste, Genre et Ville, Albert & Co, Ligne BE, Emmanuelle Guyard

Localisation
Place du Panthéon, Paris

Photographie
Lucas Bonnel

Plasticités > La plasticité relationnelle > Les Monumentales

Titre
Les Monumentales | 2018

Designer(s)

Collectif ETC, Dédale, Collectif Parenthèse, Emma Blanc Paysagiste, Genre et Ville, Albert & Co, Ligne BE, Emmanuelle Guyard

Localisation
Place du Panthéon, Paris

Photographie
Lucas Bonnel

PlastiCités > La plasticité organisationnelle

> Les Monumentales

Comment (re)concevoir et expérimenter un espace public institutionnel habité par des usages contemporains diversifiés ?

Sur la place du Panthéon, haut lieu du récit national français, Les Monumentales déplacent subtilement mais profondément les lignes de ce que peut être un monument aujourd’hui. Porté par le Collectif ETC et ses collaborateurs, le projet ne se contente pas d’occuper l’espace public : il en interroge les fondements symboliques, politiques et organisationnels, en proposant une autre manière de faire mémoire, ensemble.

Le Panthéon conserve les corps de celles et ceux que la République a choisi d’inscrire dans son histoire officielle - une histoire largement masculine, institutionnelle, figée dans la pierre. Comme le formulent explicitement les porteur·euses du projet, il s’agit ici de « convoquer les invisibles » - une expression empruntée au Collectif ETC, qui structure profondément le regard porté par Les Monumentales sur la place et son héritage mémoriel. En regard, Les Monumentales proposent un geste radicalement différent : non pas ajouter un monument de plus, mais ouvrir un processus collectif permettant d’inscrire d’autres noms, d’autres figures, souvent féminines, souvent absentes du récit dominant. Ici, la mémoire n’est plus descendante ni close : elle devient située, discutée, évolutive.

Une organisation du projet comme mise à l’épreuve du commun

Ce qui distingue profondément Les Monumentales, c’est la manière dont le projet s’organise dans le temps et dans l’espace. Loin d’un objet livré clé en main, le dispositif se déploie en plusieurs phases d’appropriation, au contact direct des usages quotidiens de la place. Situé à proximité immédiate de l’université Paris-Assas et de la Sorbonne, le site est traversé en permanence par des flux hétérogènes : étudiant·es, touristes, riverain·es, travailleur·euses, passant·es.

Le projet accepte cette complexité comme une matière de travail. Il observe, teste, ajuste. Il cherche à comprendre si l’objet est compris, manipulé, investi - s’il fait débat, s’il dérange, s’il rassemble. Cette attention portée à l’appropriation réelle du projet transforme la place publique en espace d’expérimentation démocratique, où l’adhésion ne se décrète pas mais se construit. Entre les chantiers-tests, le collectif mobilise délibérément le temps long : des phases de veille sont mises en place pour observer l’évolution des usages, mesurer les détournements, les appropriations discrètes ou les résistances. Le projet accepte ainsi de se laisser transformer par ce qu’il génère, inscrivant l’observation et l’attente comme des outils à part entière de la conception.

Ce travail est prolongé par des permanences sur site, moments ouverts de présence et de dialogue, qui permettent l’élaboration de Cartes Sensibles. Cette technique de recherche de terrain, profondément plastique, place au centre de l’analyse le ressenti subjectif des habitant·es et usager·es. Elle reconnaît que l’espace public ne se comprend pas uniquement par des données normées, mais aussi par les perceptions, les affects et les expériences vécues.

Comme l’expriment les porteur·euses du projet : « Nous avons réalisé une analyse sensible de la place : une approche multidimensionnelle basée sur le ressenti de l’espace. Les perceptions du bruit, de l’ensoleillement, les usages formels et informels sont croisés avec des données urbaines plus classiques. Ces observations et retours, couplés à la dimension historique et spatiale de la place, nous ont amené à penser un aménagement sobre, abstrait et inclusif. »

Faire ensemble : une mécanique collective

Au cœur du dispositif, une machine manuelle, la Translateuse, permet de déplacer les blocs de granit qui composent l’installation. Sa construction et son usage ne sont pas dissimulés : ils deviennent un moment central du projet. En fabriquant et en manipulant ensemble cet outil, les participant·es - habitant·es, passant·es, étudiant·es - prennent part physiquement à l’acte monumental.

Afin de rendre visible et ludique la modularité et l’évolutivité de l’aménagement, le collectif a conçu un outil de manutention dédié au projet. Inspirée des anciennes machines et grues de carrières - en écho à un travail de matériaux presque extraits du site. Ce choix est loin d’être anodin. Il met en scène une autre relation au pouvoir, à l’effort, à la décision. Déplacer une pierre n’est plus le geste invisible d’une institution, mais un acte collectif, visible, partagé. La monumentalité cesse d’être écrasante ; elle devient manipulable, réversible, humaine.

Son nom opère enfin un glissement symbolique fort. Il renvoie à la Translation - l’action de déplacer le corps d’un·e grand·e homme ou femme pour l’y faire entrer au Panthéon. Ici, ce ne sont plus les corps qui sont déplacés par l’institution, mais les pierres elles-mêmes, mises en mouvement par des citoyen·nes. Le geste monumental change de main, et avec lui, la manière de fabriquer la mémoire.

Refaire lien entre citoyen·nes, espace public et politique

Le recours à des pierres de taille, volontairement proches de celles du Panthéon, agit comme un glissement symbolique fort. Ces blocs évoquent immédiatement la solennité de la mémoire nationale, tout en étant déplacés, assemblés, réorganisés par des citoyen·nes ordinaires. Ce sont comme des fragments du récit national remis en circulation, extraits de leur socle institutionnel pour être rendus appropriables.

Ainsi, le projet ne s’oppose pas frontalement au Panthéon : il le met en tension. Cette posture est clairement revendiquée par le collectif, qui précise que l’objectif n’est pas de s’opposer au monument des « grands hommes » - opposition qui reconduirait une dualité femmes-hommes qu’il s’agit précisément de dépasser - mais bien d’élargir le champ de la mémoire commune.

Comme l’écrit le Collectif ETC dans la partie Convoquer les invisibles de son travail : « Véritable livre d’histoire, le Panthéon questionne sur la citoyenneté et ce qui nous rassemble. Pour célébrer les invisibles de cette place dont le monument central est majoritairement peuplé d’hommes, nous avons engagé un travail mémoriel sur la place des femmes en général, et dans l’espace public en particulier. ».

La dimension genrée de l’espace devient alors centrale. Dans un lieu marqué symboliquement par l’inscription « Aux Grands Hommes la Patrie reconnaissante », relevant du patrimoine par excellence, Les Monumentales cherchent à révéler et réveiller ce que le collectif nomme le matrimoine : une histoire invisible mais omniprésente des espaces publics. L’entrée de Simone Veil au Panthéon, intervenue pendant la continuité du projet, n’est dès lors pas un simple hasard de calendrier. Elle marque une reconnaissance officielle et symbolique du matrimoine, et amorce une nouvelle phase de réflexion sur le travail mémoriel engagé par le projet. Il révèle que la mémoire nationale n’est pas un bloc homogène, mais un assemblage de choix, d’oublis et de hiérarchies. En inscrivant d’autres noms, Les Monumentales redonnent de la force aux mémoires collectives, plurielles, souvent invisibilisées, face à l’unicité du récit officiel.

Ecosystème métier valorisant les savoir-faire, pour des plasticités transverses

L’émergence des Monumentales s’inscrit dans un contexte politique et urbain plus large. En juin 2015, Anne Hidalgo annonce le lancement du programme Réinventons nos places, affirmant un engagement écologique et une volonté de transformation des espaces publics parisiens. Sept places emblématiques de la capitale sont alors concernées, avec un objectif clair : redonner de la place aux piétons et aux modes de déplacement doux, et répondre à l’anxiété générée par la domination de la voiture en ville.

Une première phase de concertation, menée sur près d’un an, permet d’établir un diagnostic partagé à partir des attentes des usagers, des associations et des partenaires institutionnels. Cette étape est portée par un premier groupement pluridisciplinaire, composé notamment de Dédale et du collectif Parenthèse, chargé de structurer les bases du projet et d’en définir les enjeux.

Dans un second temps, la maîtrise du projet est confiée à un collectif spécifiquement constitué pour l’occasion : Les Monumentales. Celui-ci réunit Emma Blanc Paysagiste, Genre et Ville, Albert & Co, Ligne BE, Emmanuelle Guyard et le Collectif ETC. Architectes, paysagistes, sociologues, ethnologues, urbanistes, bureaux d’étude en développement durable, spécialistes des questions d’égalité et de genre, acteurs de l’insertion et graphistes y travaillent ensemble selon une approche volontairement transversale - historique, économique, culturelle, écologique et sociale.

Cette organisation souple et évolutive révèle une forte plasticité organisationnelle. Elle donne naissance à un véritable écosystème de métiers, fondé sur la reconnaissance et la valorisation des savoir-faire de chacun. Loin d’une économie de la spécialisation cloisonnée, le projet esquisse une autre manière de produire la ville : une économie relationnelle, où les disciplines acceptent de s’influencer, de se transformer et d’évoluer ensemble pour construire autrement les espaces publics et les récits qu’ils portent - un belle exemple de plasticité œconomique.

Enfin, Les Monumentales rappellent que l’espace public est à la fois un lieu de représentation du pouvoir administratif et un terrain de vie quotidienne. En invitant les citoyen·nes à intervenir directement sur un site aussi chargé symboliquement, le projet réactive un lien souvent distendu entre habitants, gestion du territoire et politique publique.

Le monument n’est plus seulement ce qui commémore le passé : il devient un outil pour penser le présent et organiser le commun.