Projet
Hors-murs
Hors-Murs : une opportunité de transmission mémorielle ?
Anticiper le tri pour transmettre autrement
Le tri de la maison d’un défunt constitue souvent une épreuve aussi douloureuse qu’intime pour les proches. Les objets, loin d’être de simples biens matériels, concentrent des récits, des attachements et des fragments de vie. Ils révèlent la charge sensible et mémorielle qui habite nos intérieurs.
Au moment de décider de leur devenir, cette dimension affective rend le geste complexe. Les objets transmis deviennent parfois des « objets imposés », venant réencombrer d’autres espaces de vie. Ce qui devait prolonger la mémoire peut alors se transformer en poids silencieux.
Anticiper le tri apparaît dès lors comme une nécessité. Non plus comme une contrainte subie après la disparition, mais comme un acte volontaire, réfléchi et partagé. Une manière de préparer la transmission, d’organiser la circulation des choses et d’ouvrir de nouveaux usages.
La question devient alors : comment faire de l’anticipation du tri chez les personnes âgées une opportunité de circularité intergénérationnelle et de transformation des lieux de vie ?
Ancrer le projet dans une réalité locale
Le projet Hors-Murs s’inscrit dans le contexte d’Emmaüs Wambrechies, au nord de Lille. Il prend appui sur les besoins réels du site et prolonge les valeurs portées par Emmaüs : solidarité, réemploi, inclusion et dignité par l’activité.
Dans cette dynamique, Hors-Murs propose de structurer une nouvelle filière autour de trois mouvements complémentaires : trier, transformer, revaloriser.
Il s’inscrit pleinement dans une logique de plasticité œconomique : faire avec l’existant, reconnaître la valeur des ressources déjà présentes, et réinventer les liens entre objets, espaces et habitants.
Trier de son vivant et remettre en circulation ses objets
Le projet débute par la conception d’un guide du tri destiné aux personnes âgées. Pensé comme un outil d’accompagnement sensible, il transforme le tri en moment de dialogue avec les proches.
Chaque objet devient support de récit : il est nommé, raconté, replacé dans une histoire. Ce processus permet d’orienter son devenir de manière choisie : conserver, transmettre, recycler ou donner à Emmaüs.
Trier de son vivant ne consiste plus à se défaire, mais à choisir ce que l’on transmet. C’est alléger les futurs débarras, éviter des accumulations subies, et permettre aux objets non conservés d’entrer dans un nouveau cycle.
Les objets donnés rejoignent ensuite la filière Hors-Murs.
Réévaluer la valeur des choses par leur potentiel
Les objets collectés sont acheminés vers l’atelier de transformation, La Fabrique, où compagnons ébénistes et étudiants collaborent. Le processus s’organise en trois temps :
1. Désassembler : Les objets sont déconstruits et quittent leur statut initial pour redevenir matière disponible. Cette étape libère les formes de leurs usages passés et ouvre un champ de possibilités nouvelles. Elle devient aussi un espace de transmission, où les compagnons partagent gestes et savoir-faire.
2. Repenser : En retour, les étudiants invitent les compagnons à poser un regard neuf sur l’existant. Ce qui semblait usé, banal ou sans valeur révèle de nouvelles qualités : matière, structure, mémoire, potentiel d’usage.
3. Recréer : De cette coopération naissent des objets singuliers, composés de fragments issus de différents foyers. Ils portent plusieurs histoires tout en inaugurant de nouveaux usages.
La transformation dépasse ici la simple réparation : elle affirme une autre économie de la valeur, fondée sur les possibles plutôt que sur l’état initial.
Instaurer de nouveaux comportements plus vertueux
Les objets transformés sont proposés à la vente dans un espace dédié à la revalorisation, conçu à partir de matériaux récupérés sur site.
Chaque pièce est accompagnée d’un dispositif narratif retraçant son processus de réinvention : provenance, matériaux, gestes de fabrication, nouvelles fonctions. Cette mise en récit rend visible ce qui reste souvent invisible : le travail, le soin, la ressource.
Elle encourage une consommation plus consciente, en résistance à la logique du neuf permanent et du remplacement systématique.
Vers une mémoire en circulation
En anticipant l’épreuve du débarras des maisons de nos aînés, Hors-Murs transforme en profondeur notre rapport aux objets domestiques.
Le tri devient un acte de transmission choisi. Il permet de préserver récits et intentions tout en évitant leur accumulation subie. Les objets ne disparaissent plus : ils circulent, se transforment et continuent d’exister autrement.
À travers cette démarche, la plasticité des lieux de vie se manifeste pleinement : la capacité à créer du lien et à organiser l’accueil s’incarne dans la matérialité même des espaces et des objets qui les composent.














