Projet
Habitabilité à toutes les échelles
Trois projets, un même pari. Un ancien bâtiment universitaire à Rennes. D'anciens entrepôts du port de Paris. Une cellule de 3 m² conçue pour des personnes sans toit. L'Hôtel Pasteur, Les Amarres et Room-Room n'ont en commun ni le programme, ni le commanditaire, ni même l'ordre de grandeur. Ce qui les relie n'est pas visible dans les plans : à chaque fois, Encore Heureux traite un lieu déjà occupé par une entité vivante comme le point de départ du projet plutôt que comme une contrainte à lever. Et à chaque fois, la vraie question posée n'est pas celle du programme, mais celle-ci : à quelles conditions un lieu peut-il accueillir ce qu'il n'était pas prévu d'accueillir ?
Une gouvernance en collèges pour un lieu non fini
L'Hôtel Pasteur est une ancienne université réhabilitée en équipement public mixte : une école maternelle de huit classes, un tiers-lieu numérique, et un hôtel à projets associatifs. Ce dernier n'est pas géré par la ville mais par une association dédiée, organisée en différents collèges : des hôtes-utilisateurs qui font vivre le site, des partenaires et acteurs institutionnels impliqués dans la vie du lieu, et des veilleurs, garants de la philosophie initiale du projet. Les espaces sont prêtés gratuitement à qui vient y expérimenter un usage, sans que ces usages soient fixés à l'avance par un cahier des charges. En contrepartie, les usagers s'engagent à s'investir pour entretenir et participer au fonctionnement du lieu lorsqu'ils y séjournent. Ici, la question se pose en termes de gouvernance : qui décide de ce qu'un lieu public devient, et selon quelle légitimité.
Le chantier a suivi la même logique de partage. Une permanence architecturale a accompagné le projet du premier au dernier jour, ce qui a permis de repérer au fur et à mesure les gisements de matière disponibles sur le site - cloisons, menuiseries, structures - et de les réaffecter selon trois circuits : le réemploi in situ, intégré directement au nouveau bâtiment ; le réemploi ex situ, redistribué ailleurs ; le réemploi de proximité, qui a donné des kiosques, un marché couvert, une serre agricole. Des chantiers-école et d'insertion ont été organisés en parallèle, pour que cette économie de la matière laisse aussi une compétence sur le territoire. Les interventions restent volontairement frugales : la majorité des espaces demeure brute, non finie — un choix qui laisse littéralement de la place à l'expérimentation et à l'appropriation. Ce n'est pas un hasard si ce chantier participatif ressemble à la gouvernance qu'il prépare : parce que la gouvernance est partagée, le lieu repose sur une économie contributive, où celles et ceux qui l'occupent participent à son fonctionnement et à son entretien. Le non-fini n'est pas seulement une économie de moyens imposée par le budget : il est la place laissée à cette contribution.
Faire tenir ensemble le fret et l'accueil
Aux Amarres, l'enjeu n'est plus la gouvernance d'un lieu mais la coexistence de deux missions a priori étrangères l'une à l'autre sur un même site. Les anciens entrepôts du quai d'Austerlitz, dont la structure et la façade industrielles sont conservées, doivent accueillir de la logistique fluviale et terrestre pour Sogaris et Haropa Port, des bureaux, un centre d'accueil de jour pour personnes réfugiées et fragilisées confié à l'association Aurore, et des espaces communs ouverts au quartier. Yes We Camp est associé pour l'accueil du public, Remix pour le réemploi. La question, ici, porte sur la coexistence : comment un même site peut-il accueillir une activité logistique et une mission d'hospitalité sans que l'une écrase l'autre ?
La structure en béton armé existante est réparée et renforcée plutôt que démolie, ce qui absorbe une part du surcoût que représenterait, dans un établissement recevant du public, une démarche de réemploi de matériaux poussée. L'ensemble gagne un niveau par l'ajout d'une charpente métallique et de coursives côté Seine, se double thermiquement avec des matériaux biosourcés, récupère ses eaux pluviales. Mais rien de tout cela n'a été programmé sur une page blanche. Le centre d'accueil de jour n'est pas une commande passée à Encore Heureux : il s'est installé avant leur mission, pendant l'occupation temporaire du bâtiment portée par Aurore et Yes We Camp. Le projet pérenne a choisi de conserver cet usage plutôt que de l'effacer, et de chercher les synergies entre logistique, bureaux, accueil et espaces ouverts au quartier. Ici, la coexistence n'est pas décrétée par le programme : elle est héritée d'un temps d'occupation qui l'a d'abord rendue réelle.
Le minimum vital, à l'épreuve du prototype
Room-Room déplace la question à son point de rupture. Le projet naît d'une commande du musée national d'art de Chine, à l'occasion d'une exposition commémorant le tremblement de terre du Sichuan de 2008 : quatorze concepteurs sont invités à proposer une réponse à l'habitat d'urgence. Encore Heureux, associé à G Studio, choisit de partir non du site — il n'y en a pas — mais de l'habitant : que reste-t-il comme besoin, quand on est sans toit, sans domicile, oublié de la société ? Ici, la question n'est plus celle de la gouvernance ni de la coexistence, mais celle du seuil : la surface minimale en dessous de laquelle un espace cesse de produire de la dignité et de l'autonomie pour devenir une simple enveloppe de survie. En d'autres termes, le seuil d'habitabilité.
La réponse tient en 3 m², pour un budget de 20 000 €. L'objet doit être léger pour se déplacer avec celui qui l'habite, solide pour résister, sûr, thermiquement efficace, économique à produire. Il n'y a plus de matière à réemployer ni de collèges à réunir : c'est précisément parce que le besoin est réduit à l'essentiel que l'habitat peut se permettre d'être mobile — et donc d'accompagner un parcours de vie plutôt que de le figer. En rendant cet abri mobile plutôt que fixe, Encore Heureux refuse d'assigner à résidence quelqu'un que la catastrophe a déjà privé de tout ancrage : le déplacement devient une condition de l'autonomie, pas son renoncement.
Ce qui ne s'additionne pas
On pourrait lire ces trois projets comme trois compétences juxtaposées — une compétence en gouvernance partagée, une en programmation mixte, une en habitat minimal. Ce serait manquer ce qui les rend proprement plastiques : dans chaque cas, une dimension organisationnelle rend possible une dimension économique, qui rend possible une forme d'usage, sans qu'aucune des trois ne puisse être retirée sans faire s'effondrer les deux autres. C'est précisément là que se joue la plasticité.
À Pasteur, la gouvernance partagée installe une économie contributive : celles et ceux qui occupent le lieu participent à son fonctionnement et à son entretien. Aux Amarres, l'occupation transitoire a fait naître des usages que le programme pérenne a choisi de reconduire. Dans Room-Room, la frugalité rend la mobilité possible, et la mobilité rend l'autonomie réelle. Ce sont trois démonstrations, à trois échelles, d'une même hypothèse déjà présente dans Le Pavillon Circulaire — autre projet d'Encore Heureux référencé dans le corpus de la plasticité œconomique : un lieu ne se referme jamais tout à fait à la livraison.
Reste une question que ni Pasteur, ni Les Amarres, ni Room-Room ne tranchent : jusqu'où peut-on faire porter à l'architecture ce qui relève, en réalité, de la gouvernance ou du droit ? Le collège associatif de Pasteur, la mixité reconduite aux Amarres, l'autonomie promise par Room-Room ne sont pas seulement des dispositifs spatiaux - ce sont des paris sur la manière dont des institutions, des financeurs et des habitants accepteront, ou non, de partager un lieu dans la durée. L'architecture peut ouvrir cette possibilité. Elle ne peut pas, seule, la garantir.





