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L’hospitalité se gouverne-t-elle ?

Plasticités > La plasticité relationnelle > L’hospitalité se gouverne-t-elle ?

Rédactrice
Sophie Rouay-Lambert, Urbaniste-Sociologue

Date
Janvier 2022

Contexte
Échanges avec :
Jonathan Denuit,
Designer et élu local de l’opposition à Chaville
Élisa Desqué, Designer et urbaniste, chez Caracol
William Dufourcq, Responsable d’un tiers lieu solidaire Aurore
Franck Faucheux, Direction de la stratégie bas carbone à Eiffage construction grand Ouest
Roddy Larroche , Chargé de projet à la 27e Région
Émilie Mugel, Doctorante en architecture chez Quatorze et co-présidente de Watizat

  1.  Roddy Laroche est chargé de projet à la « 27e Région », une association qui se définit comme un laboratoire des transformations de politiques publiques, sur le programme « Lieu commun », inspiré de la théorie et du concept des communs élaborés par Elinor Ostrom. Il est également co-fondateur d’une coopérative d’habitants HLM Coop-immo en loi ALUR, située dans le XXe arrondissement de Paris. Avec ses partenaires, le bailleur très social Habitat et Humanisme et la Ville de Paris, ils réfléchissent à la manière de définir un « commun » et comment travailler la notion d’habiter.

  2.  Franck Faucheux est actuellement directeur des relations institutionnelles et du développement commercial, et de la stratégie bas carbone d’Eiffage construction grand Ouest. Il occupait préalablement les missions de direction et d’innovation pour Eiffage Construction et Eiffage Immobilier à l’échelle nationale. En disponibilité du ministère du Logement, il s’est occupé durant 10 ans de la « démarche éco-quartier » du ministère. Franck fait également partie du collège des experts de Plateau Urbain, à l’époque des « Grands Voisins ». 

  3.  William Dufourcq est Responsable d’un tiers lieu solidaire pour l’Association Aurore et précédemment directeur de site.

  4.  Émilie Mugel est doctorante en architecture en convention CIFRE chez Quatorze, une association d’architectes qui travaille sur des questions d’accueil et d’hospitalité avec des populations en situation de précarité. Elle est co-présidente de l’association « Watizat » qui édite un guide d’informations pour les personnes exilées. 

  5.  Elisa Desqué est directrice du pôle social et du développement Ile de France pour l’association Caracol, un programme de colocation interculturelle entre des personnes réfugiées statutaires et des personnes locales. 

  6.  Jonathan Denuit est Designer et élu local de l’opposition à Chaville, responsable du SAS, une nouvelle formation de design de politiques publiques à Strate école de design, qui va permettre à des designers et des non-designers, de monter en compétences sur le design social et sur le fonctionnement des collectivités. La création du SAS part du constat que la grande majorité des citoyens ne savent pas comment fonctionne une collectivité. Or, quand on souhaite améliorer la société, il faut déjà la connaître, connaître son fonctionnement, son organisation, au moins les bases. Le SAS apprend les bases en travaillant avec les collectivités, en partenariat ou avec les institutions publiques qui accueillent physiquement les étudiants et leur proposent des thèmes sur des problématiques de territoire.

Plasticités > La plasticité relationnelle > L’hospitalité se gouverne-t-elle ?

Rédactrice
Sophie Rouay-Lambert, Urbaniste-Sociologue

Date
Janvier 2022

Contexte
Échanges avec :
Jonathan Denuit,
Designer et élu local de l’opposition à Chaville
Élisa Desqué, Designer et urbaniste, chez Caracol
William Dufourcq, Responsable d’un tiers lieu solidaire Aurore
Franck Faucheux, Direction de la stratégie bas carbone à Eiffage construction grand Ouest
Roddy Larroche , Chargé de projet à la 27e Région
Émilie Mugel, Doctorante en architecture chez Quatorze et co-présidente de Watizat

  1.  Roddy Laroche est chargé de projet à la « 27e Région », une association qui se définit comme un laboratoire des transformations de politiques publiques, sur le programme « Lieu commun », inspiré de la théorie et du concept des communs élaborés par Elinor Ostrom. Il est également co-fondateur d’une coopérative d’habitants HLM Coop-immo en loi ALUR, située dans le XXe arrondissement de Paris. Avec ses partenaires, le bailleur très social Habitat et Humanisme et la Ville de Paris, ils réfléchissent à la manière de définir un « commun » et comment travailler la notion d’habiter.

  2.  Franck Faucheux est actuellement directeur des relations institutionnelles et du développement commercial, et de la stratégie bas carbone d’Eiffage construction grand Ouest. Il occupait préalablement les missions de direction et d’innovation pour Eiffage Construction et Eiffage Immobilier à l’échelle nationale. En disponibilité du ministère du Logement, il s’est occupé durant 10 ans de la « démarche éco-quartier » du ministère. Franck fait également partie du collège des experts de Plateau Urbain, à l’époque des « Grands Voisins ». 

  3.  William Dufourcq est Responsable d’un tiers lieu solidaire pour l’Association Aurore et précédemment directeur de site.

  4.  Émilie Mugel est doctorante en architecture en convention CIFRE chez Quatorze, une association d’architectes qui travaille sur des questions d’accueil et d’hospitalité avec des populations en situation de précarité. Elle est co-présidente de l’association « Watizat » qui édite un guide d’informations pour les personnes exilées. 

  5.  Elisa Desqué est directrice du pôle social et du développement Ile de France pour l’association Caracol, un programme de colocation interculturelle entre des personnes réfugiées statutaires et des personnes locales. 

  6.  Jonathan Denuit est Designer et élu local de l’opposition à Chaville, responsable du SAS, une nouvelle formation de design de politiques publiques à Strate école de design, qui va permettre à des designers et des non-designers, de monter en compétences sur le design social et sur le fonctionnement des collectivités. La création du SAS part du constat que la grande majorité des citoyens ne savent pas comment fonctionne une collectivité. Or, quand on souhaite améliorer la société, il faut déjà la connaître, connaître son fonctionnement, son organisation, au moins les bases. Le SAS apprend les bases en travaillant avec les collectivités, en partenariat ou avec les institutions publiques qui accueillent physiquement les étudiants et leur proposent des thèmes sur des problématiques de territoire.

PlastiCités > La plasticité organisationnelle

> L’hospitalité se gouverne-t-elle ?

Les architectures de l’hospitalité au croisement des pratiques professionnelles
Autour des notions de gouvernance et d’hospitalité se croisent les usages quotidiens et les représentations de designer, sociologue, philosophe, praticien, architecte, promoteur, géographe, politique, urbaniste, etc. Chacune et chacun exposent comment raisonnent, dans son milieu et dans sa pratique, la gouvernance et l’hospitalité.

Le monde est un vaste champ de problèmes. La génération montante est engagée, cherche à faire sens et à trouver des solutions. Alors déversons nos problèmes. La pédagogie et la méthode design prend les problèmes à bras le corps et travaille sur un modèle systémique, car ces problèmes sont liés, reliés, ou parfois pas assez. On sait que tout est lié. Or, en face, on constate que solutions ne le sont pas. Ce sont exactement ces zones-là, ces zones grises, qu’il est intéressant d’éclairer, parce que c’est là, dans ces interstices, qu’il y a des choses à faire pour tout concepteur, architecte, urbaniste, promoteur, activiste social, activiste politique, etc. La plupart des problèmes sont identifiés et tout le monde réalise des choses formidables, mais chacun de son côté. Aussi, trouver des solutions requiert beaucoup d’énergie et beaucoup de moyens. Mutualisons ! 

On observe une diversité de modèles économiques qui émergent et qui alimentent les réflexions. Mais est-ce suffisant ? On sait que ces enjeux vont croître et pas forcément embellir. En design, on affiche la volonté d’une action qui soit utile, ciblée, organisée, sous des formes qui restent encore à définir, mais avec une véritable compétence d’identification des zones à problèmes. Nous avons tous des consciences sociales, des consciences environnementales mais elles ne sont pas toujours conjuguées ni satisfaites dans les actions quotidiennes. Aussi, relier les compétences nécessite une approche systémique un changement culturel visant à décloisonner les métiers d’expertise.

Il s’agit donc ici d’un plaidoyer. Nous avons l’ambition d’être une courroie de transmission entre des acteurs divers et variés qui sont sur le terrain et analysent les phénomènes, des projets et des initiatives concrètes plus ou moins exemplaires. Parce la pensée doit s’accompagner d’actions, ce sont celles qui restent et qui sont le plus partageables. 

Alors partageons ! 


La participation des acteurs produit-elle de nouveaux métiers et de l’innovation sociale ?

Que produisent les notions de gouvernance, d’implication et de participation des acteurs, que ce soient des habitants, des agents des collectivités, d’élus, des acteurs économiques ou des acteurs associatifs, sur des pratiques professionnelles ? Est-ce que cela génère de nouveaux métiers ? Est-ce que cela génère des pas de côté ? Qu’est-ce que cela produit en termes d’innovations sociales ? 

« Gouvernance », c’est un mot que je n’emploie très peu. Je préfère le mot coopération. Comment va-t-on coopérer, ensemble, pour faire œuvre commune, et qu’est-ce qu’on va mettre en place comme instance ? C’est ce que j’expérimente actuellement à Sevran. Qu’est-ce qu’on va mettre en place pour qu’un dialogue puisse s’instaurer, qu’un débat puisse avoir lieu, pour que toutes les paroles soient entendues et que l’on puisse dépasser certains blocages ? Comment va-t-on travailler ensemble ? 

Cela nécessite de la confiance. Comment on instaure un cadre de confiance pour que les gens se sentent à l’aise. Ce sont des gens qui ne se connaissent pas, ou qui n’ont pas beaucoup l’habitude de prendre la parole dans un groupe. Cela nécessite de prendre soin du collectif qui est en train de naître. Faire communauté, c’est prendre soin de la communauté d’acteurs. Le « care » est une notion importante à développer ici : comment prend-on soin et comment est-on attentif à l’autre. Mais c’est aussi à la communauté de s’auto-organiser. L’idée, ici sur la notion des communs, est que chaque communauté créée développe sa propre façon de faire en mettant en place sa propre instance en vue de s’organiser comme elle l’entend. Sa propre gouvernance

Concernant l’hospitalité, je suis très mû par l’accueil inconditionnel, mais je ne sais pas comment cela se travaille dans un groupe. J’ai l’impression que l’hospitalité est une vertu plutôt associée à la personne. Comment cela se travaille collectivement ? Dans le tiers-lieu à Sevran, tout le monde est d’accord sur le fait qu’il faut accueillir. Mais ce qui fait plus débat, c’est l’accueil des jeunes : « Est-ce qu’il faut accueillir des jeunes ? » ! L’Amicale des locataires dit : « Oh non non ! Les jeunes c’est vraiment une source de problèmes » ! Comment on dépasse cela ? On le dépasse par le faire. Il faut faire des choses ensemble, montrer que les jeunes ne sont pas la source des problèmes.

La question de la gouvernance traverse beaucoup les collectivités. Les questions d’implication des habitants et des citoyens, comment gérer un équipement culturel autrement, comment prendre soin des ressources naturelles, etc. rejoignent la notion des communs et du service public. Les deux se chevauchent parfois. 

Comment on fait service public autrement ?


Quel est le sens de l’action des promoteurs engagés dans une logique de planning ?

Comment comprendre le cadre ? Comment les zones grises sont-elles possibles ? Qui, à un moment, a permis, a autorisé, combien de temps, etc. ? Comment redonner une certaine confiance pour avoir 1% des programmes ouvert à autre chose qu’une programmation hyper figée et sachant que, globalement, cela donne de la valeur au projet ? Il se dégagent une certaine souffrance chez les promoteurs qui sont inscrits dans une logique d’action et de participation à la ville et dans une logique de planning qui oblige à aller vite. 

Il y a un vrai sujet aujourd’hui sur la gouvernance. Mais la gouvernance ce n’est pas gouverner, ce n’est pas décider. On constate que les gens ne savent plus, ou ne veulent pas, gouverner. Ils veulent faire un groupe de gouvernance. Il faut parfois avoir un certain courage pour décider, et là, on n’a pas besoin de gouvernance : c’est un gouvernement. 

En revanche, parfois, la réglementation est inefficace ou n’aboutit pas au bon sujet. Par exemple au sujet de la mixité sociale, il n’y a pas besoin de gouvernance. C’est la loi, il y a tant de pourcentage. Mais un pourcentage de logement social ne produit pas du vivre-ensemble. Pour penser en amont le vivre ensemble, il faut mettre en place de la gouvernance, parce qu’il y a des paramètres plus subjectifs à prendre en compte. Il importe donc de distinguer la gouvernance, coconstruire quelque chose ensemble ; du gouvernement, qui répond à un ensemble de règles ; ou alors de placer la gouvernance avant la décision, avant la règle.

Quant à l’hospitalité, la question « d’avoir sa place » se pose quand on se déplace quelque part. Dans la ville moderne, si on ne paye pas, on n’est pas accueilli ! Par exemple, dans la démarche d’écoquartier, dans lesquels je reviens après expertise, il y a souvent un parc. Je me pose souvent dans le parc. Je me rends compte que je vais également beaucoup dans les bibliothèques. Parce que c’est public. Il y a des toilettes ! J’ai le droit d’y aller. La Start up WECO énonce, notamment pour des femmes que c’est un moment de refuge, une protection. On est là dans l’espace public, lequel devrait avoir une certaine hospitalité, et on se rend compte que cela peut s’écrire dans une programmation d’ensemble. 

Or dans les programmations, on projette encore à gros coup de 30% de bureau, 30% d’autres choses et on se rend compte que l’artisan n’a pas sa place. Les Food truck qui auraient besoin de temps en temps d’un local froid pour leur conservation, ça n’existe pas. L’artiste, on n’accueille pas. La jeune entreprise, non plus. La ville n’accueille plus. Entre le bureau et l’industrie, il y a toutes cette myriade d’activités et de besoins qu’on ne considère pas assez. Même le marché : comment fait-on aujourd’hui pour faire de la vente en directe ? C’est très compliqué aujourd’hui d’avoir une « place de village » en ville. Cette hospitalité urbaine là, je ne la trouve pas dans mes programmes. Aujourd’hui encore, la façon très efficace dont on construit la ville n’est pas du tout hospitalière vis-à-vis du changement de l’économie et de l’anticipation des inattendus. 

Dans l’hospitalité, il y a aussi l’anticipation, l’inattendu. Aujourd’hui, il faut anticiper la grande vieillesse et les accidents de vie. Tout cela doit s’inscrire dans l’écriture architecturale d’un logement. On doit pouvoir se dire qu’on va potentiellement faire toute sa vie dans son quartier ! Comment je peux être jeune et profiter de la vie, en famille et avoir du calme mais pas loin des jeunes, et être vieux avec une bonne accessibilité en RdC ? Cette flexibilité, cette plasticité dans la ville et les bâtiments, on ne l’a pas. De manière générale, on n’a pas fait un immeuble très hospitalier dans la possibilité d’accueillir l’inattendu. Pourtant, le confinement, c’était inattendu ! Les familles monoparentales puis recomposées, c’était inattendu ! Les jeunes actifs qui reviennent avec leurs enfants chez leurs parents, c’était totalement inattendu ! Ce n’est pas grave, cela peut faire de belles choses ! Mais quand c’est le dur de la conception du logement qui ne le permet pas, c’est un peu dommage. Et alors là, mon patron me demande : « Est-ce que ça se vend ?! ». 

Alors, oui. Ça commence à venir dans des programmes. On commence par un étage. Et plus on monte, plus on peut être léger, et on met moins de matière, moins de carbone. Alors oui, on peut alors prendre le risque, sur un étage. Après, il faut trouver la personne qui va l’acheter. Mais ça se trouve de plus en plus.


Comment mettre en pratique la gouvernance et l’hospitalités dans le travail social ? 

La gouvernance, la participation, ce sont des choses que le tiers-lieu solidaire ne savait pas faire. Nous avons appris en puisant des idées dans les « grands voisins ». Or ce sont des questions qui se posent dans chaque lieu que nous ouvrons. Sur tous nos différents lieux, la gouvernance est une notion cruciale car notre cœur de métier c’est le travail social. Or le travail social aujourd’hui s’est réduit et consiste à trouver les bonnes cases : « Quel est le bon dispositif pour la personne que l’on a en face de soi ? ». Nous avons donc découvert les notions d’hospitalité et de gouvernance à travers les expériences d’ouverture des lieux ouverts dans l’idée de tiers-lieu. Ce sont des notions très riches qui nous habitent en permanence. 

À Aurore, on distingue la gouvernance et le pilotage. La gouvernance n’est pas une façon de ne pas décider. Lorsqu’on récupère des lieux, on a généralement 15 jours pour les investir, faire les travaux, et commencer à accueillir les personnes. On n’a pas trop le temps d’être dans le participatif. On met en place un pilotage assez efficace de suite. La gouvernance vient après. L’objectif de la gouvernance va être de créer quelque chose qui permettra de décider ensemble. Le cœur de la gouvernance est donc un processus qui passe par la pratique commune : comment on prend une décision ensemble, en prenant le temps, avec un cadre. 

La gouvernance est faite pour les usagers. Ici, les usagers sont les personnes qui travaillent et les personnes qui habitent et fréquentent les lieux, à savoir les personnes que l’on désigne, selon les lieux, comme les « accompagnés », les « accueillis », les « hébergés ». Ils vont s’inscrire dans un système de gouvernance propre à leur centre. Dans chaque centre, dans le travail social, on a des conseils de la vie sociale, les CVS, qui sont imposés par la loi 2002. On essaie de faire en sorte que cela ne soit pas purement fictif. On va l’adapter à chaque lieu. Ici, aux Amarres, on commence à se lancer dans une logique de gouvernance plus large. L’idée est d’apprendre à se connaître, de faire ensemble. Au début on fait quelque chose de très concret. Parce que pour apprendre à gouverner ensemble il faut partir d’un objet. On met en place des cagnottes, c’est de l’argent, et quoi de plus concret que de décider, ensemble, comment on va dépenser cet argent, ensemble, pour le collectif. L’idée ensuite est de mettre en place une charte, de décider comment on aménage les espaces ensemble, c’est une gouvernance qui va s’articuler autour de ces différents éléments. 

Pour nous, la notion la plus intéressante et centrale dans l’hospitalité, c’est de mettre en place des espaces qui permettent le pouvoir d’agir des personnes. Ce sont soit des personnes en grande exclusion avec de long parcours de rue, soit des gens qui ont des parcours d’exil et de migration. Aussi, face à la question importante des différences culturelles vis-à-vis des pratiques de l’hospitalité, il s’agit de savoir comment permettre à la personne de s’impliquer et de faire avec nous. On évite d’être dans une logique passive. Cette notion d’agir ensemble est vraiment importante donc on va créer un maximum d’interfaces et de dispositifs, de rencontres et de faire ensemble (cafèt’ mobile, la baby foot, la monnaie locale, etc.). 

L’objectif est de rendre concrète l’hospitalité, en facilitant le pouvoir d’agir et en donnant de la place. Pour cela, il importe de multiplier les espaces. L’idée est donc d’ouvrir plein d’espaces différents et de trouver des techniques. Souvent la gratuité du non marchand est une évidence, mais cela pose un vrai problème en termes de modèle économique. Trouver des modalités pour mettre en place des espaces non marchands, gratuit, en créant des monnaies locales, des espaces de troc-shop, sont des expériences très importantes. Dans tous nos lieux, On va avoir des collectifs d’archis qui nous aident à l’aménagement de tous ces espaces.


En tant qu’architecte, comment penser l’hospitalité temporaire sur le temps long ?

Comment mettre en pratique l’hospitalité ? Comment penser les étapes de création de liens et de réseaux entre les habitants, avant pendant et après le projet ? Durant les périodes qui précèdent l’ouverture d’un lieu, comment construire une communauté puis la faire vivre après l’ouverture du lieu ?

Chez Quatorze, la gouvernance passe par la considération de toutes les personnes accueillies. On parle « d’usager », de « publics cibles », des « accueillis », etc. Qui sont ces personnes que l’on veut accueillir ? Ce sont des personnes toutes très différentes du fait de leurs situations juridiques, de leurs voyages ou des histoires qu’elles ont vécues. On en revient aux questions du « care » et du « soin ». Pour chaque lieu ouvert, pour chaque lieu réfléchi, on essaye de tenir compte des compétences et des envies. Est-ce qu’une personne a envie d’apprendre à faire quelque chose ? 

En architecture, cela passe par une démarche, de co-conception, de co-construction. Cela passe par un travail, ensemble, et surtout une réflexion, ensemble, de ces lieux. L’hospitalité oblige donc à réfléchir à une multiplicité de lieux à diverses échelles. Face à la diversité des personnes et des situations, envisager une « offre d’hospitalité », au sens commercial du terme, permettrait de répondre à cette diversité de besoins. 

La réflexion sur la gouvernance et l’hospitalité se retrouve spatialement dans l’expérience du partage territorial de ce qu’est l’hospitalité. Il est question ici du renversement de l’hôte : « qui est chez qui ? » Cette question s’est posée dans le cadre d’un projet à Briançon. Au départ, l’hôte, c’était nous. Installés en résidence architecturale, nous avons réalisé des chantiers participatifs, la maison était à nous. Maintenant qu’il y a des personnes résidentes qui y habitent, c’est nous qui sommes chez elles

Avec le projet des « 5 toits », les questions de gouvernance et d’hospitalité se sont posées à propos de l’intégration de personnes exilées dans un lieu non propice à l’accueil. Quelle gouvernance va se construire sur les bases de cette communauté ? En tant qu’architecte ou sociologue, on se demande comment apprendre à gérer ce genre de situations et comment détourner les règles de l’urbanisme pour réaliser ce genre de lieu. 

Toutes ces expériences posent plus largement la question de l’occupation temporaire. Puisque quasiment tous les lieux d’accueil en ville sont temporaires, on est en droit s’interroger sur l’impact de ce temporaire sur la vie des personnes qui y sont accueillies. Ce sont toujours des personnes en situation d’attente (droit, logement, travail, etc.) hébergées dans du mobile constant. 

Comment appréhender ce temporaire constant ?


Comment ménager le territoire et créer un cadre propice à l’hospitalité ?

L’habitat est l’environnement et l’habiter est la pratique de cet environnement. Étant opératrice d’habitat interculturel et inscrite dans une pratique interculturelle ce sont des questions que l’on se pose de manière récurrente : il y a l’habiter chez soi mais aussi l’habiter des espaces communs et l’habiter des espaces publics. Quelle inclusivité de ces espaces-là et de ces pratiques ? Outre la question du handicap, l’inclusif est une notion tout aussi importante dans la culture de l’habiter et les différences de cultures. Comment faire de toutes ces pratiques-là, des plaidoyers pour remonter les informations ?

L’intérêt des missions est de capter des bâtiments vacants pour y faire de l’habitat d’occupation temporaire sous forme de colocation classique en pavillon ou sous forme de résidence. L’association Caracol récupère des immeubles entiers d’appartements individuels puis respatialise les espaces communs, ces configurations typiques des convivialités de colocations ou en mixité, où cohabitent habitat interculturel, hébergement d’urgence et/ou activités

La gouvernance se pose en termes de coopération. Dans la pratique, on a trois niveaux : la coopération à mettre en œuvre avec l’équipe projet et l’équipe Caracol, les coopérations à mettre en œuvre avec les partenaires sur les projets en eux-mêmes et une coopération à créer entre habitants. Dans l’équipe projet on est sur un pilotage coopératif : on a à cœur d’amener un principe de coopération et de complémentarité quand on travaille avec des acteurs, que ce soient des agents, des collectivités, ou des partenaires notamment pour le travail social. 

Sur la question des habitants, avant de créer des conditions, il y a la question de la confiance et du soin : un ménagement

Ménager c’est prendre soin des personnes et manager c’est l’aménagement. C’est la grande question : comment on prend soin des territoires, comment on aménage les conditions d’implication. Il y aussi la question de l’implication de la personne. Pour qu’elle s’implique, il faut qu’elle coopère ou qu’elle entre dans une dynamique de coopération. Il y a donc avant tout la question de la considération

Comment va-t-on créer les conditions de cette considération ? 

Cela nous amène à une réflexion sur la gouvernance de la coopération, laquelle se doit d’être hospitalière. Ces deux mots doivent être associés. En créant des espaces qui permettent des rencontres entre différents publics, on crée un cadre de cohabitation, avec des espaces communs partagés et donc appropriés par nos habitants. Par exemple vis-à-vis de l’accueil très réservé de migrants par un voisinage effrayé : c’est là où se sont créés des usages et ces usages ont permis d’influencer l’opinion d’une société civile microscopique. C’était intéressant de voir qu’en créant un cadre qui permet des rencontres qui n’auraient pas opérées ailleurs, on fait changer les regards.

Dans cette réflexion sur comment on crée un cadre propice à l’hospitalité et à une coopération hospitalière, se pose toujours la question de la taille critique. Il faut un objet pour réfléchir à une gouvernance de la coopération. Sur ce sujet, la théorie des communs est très enrichissante. Les communs, ce sont des modalités de gouvernance d’une communauté qui considère des ressources et des partages. Comment on crée un cadre de gestion des ressources partagées. On apporte cette réflexion sur le logement. Le logement est une ressource qui est partagée soit directement dans le cadre d’une colocation, soit conceptuellement parce que tu habites et moi j’habite, dans deux endroits différents, mais on habite. Tout le monde habite. 

En parlant d’aménagement et comment on aménage les conditions de la coopération et comment cet aménagement implique les personnes, je le mets directement en lien avec l’aménagement du territoire : quels sont les cadres ? Quels sont les modèles économiques, les modèles juridiques ? Quel est le code utilisé ? Le code civil, le code des affaires sociales, de l’aménagement, de l’habitat, de la construction, etc. ? Quels sont les leviers que l’on peut mobiliser pour aménager ces espaces de gouvernance hospitalière ?


Les tiers-lieux, de nouveaux espaces d’accueil de la participation citoyenne ?

En tant que citoyen, militant et élu de l’opposition au conseil municipal de Chaville, une commune plutôt située à droite, ces sujets de gouvernance sont centraux. Comment rendre concrète la démocratie participative, qu’est-ce qu’un tiers-lieu, et comment se gouverne l’hospitalité ? 

Nous partons du constat que la grande majorité des citoyens ne savent pas comment fonctionne une collectivité. Savoir participer n’est pas inné. Cela s’apprend. La participation citoyenne passe par la formation et la compréhension de son environnement institutionnel avec les collectivités. C’est la mission qui a présidé à conception d’une formation courte et opérationnelle de design de l’action publique. C’est une manière de faire politique au sens de civitas, de participer au ménagement – potentiellement à l’aménagement – de mon environnement social et territorial. 

Parallèllement, en 2020, nous avons constitué un énorme programme sur la gouvernance et la participation citoyenne. La question de savoir comment améliorer la participation citoyenne a pris la forme de ce que l’on a appelé « halles citoyennes », en vue de créer un espace dédié à cette participation citoyenne. Car nous avons la conviction que la participation citoyenne, dont toutes les villes veulent maintenant, doit aussi s’ancrer dans un espace physique. Or cet espace physique prend de plus en plus la forme et le nom de tiers-lieu

Comment et pourquoi en est-t-on arrivé à créer des tiers-lieux puisque, lorsqu’on regarde la définition du tiers-lieu, c’est la définition même de l’espace public ! Enfin, de ce que devrait être, dans l’idéal, l’espace public. On est face à un paradoxe : aujourd’hui, on est obligé de créer des bulles, physiquement fermées, parce que les tiers-lieux prennent souvent la forme d’espaces qui sont publics et parfois privés ouverts au public. 

Est-ce une solution, aujourd’hui, de se dire qu’il faut créer des bulles où l’on participe « citoyennement » ? Ou est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt diffuser cette citoyenneté dans l’espace public ? Ou encore, peut-être que le tiers-lieu pourrait prendre plus d’ampleur et redevenir l’espace public ?

  1.  Roddy Laroche est chargé de projet à la « 27e Région », une association qui se définit comme un laboratoire des transformations de politiques publiques, sur le programme « Lieu commun », inspiré de la théorie et du concept des communs élaborés par Elinor Ostrom. Il est également co-fondateur d’une coopérative d’habitants HLM Coop-immo en loi ALUR, située dans le XXe arrondissement de Paris. Avec ses partenaires, le bailleur très social Habitat et Humanisme et la Ville de Paris, ils réfléchissent à la manière de définir un « commun » et comment travailler la notion d’habiter.

  2.  Franck Faucheux est actuellement directeur des relations institutionnelles et du développement commercial, et de la stratégie bas carbone d’Eiffage construction grand Ouest. Il occupait préalablement les missions de direction et d’innovation pour Eiffage Construction et Eiffage Immobilier à l’échelle nationale. En disponibilité du ministère du Logement, il s’est occupé durant 10 ans de la « démarche éco-quartier » du ministère. Franck fait également partie du collège des experts de Plateau Urbain, à l’époque des « Grands Voisins ». 

  3.  William Dufourcq est Responsable d’un tiers lieu solidaire pour l’Association Aurore et précédemment directeur de site.

  4.  Émilie Mugel est doctorante en architecture en convention CIFRE chez Quatorze, une association d’architectes qui travaille sur des questions d’accueil et d’hospitalité avec des populations en situation de précarité. Elle est co-présidente de l’association « Watizat » qui édite un guide d’informations pour les personnes exilées. 

  5.  Elisa Desqué est directrice du pôle social et du développement Ile de France pour l’association Caracol, un programme de colocation interculturelle entre des personnes réfugiées statutaires et des personnes locales. 

  6.  Jonathan Denuit est Designer et élu local de l’opposition à Chaville, responsable du SAS, une nouvelle formation de design de politiques publiques à Strate école de design, qui va permettre à des designers et des non-designers, de monter en compétences sur le design social et sur le fonctionnement des collectivités. La création du SAS part du constat que la grande majorité des citoyens ne savent pas comment fonctionne une collectivité. Or, quand on souhaite améliorer la société, il faut déjà la connaître, connaître son fonctionnement, son organisation, au moins les bases. Le SAS apprend les bases en travaillant avec les collectivités, en partenariat ou avec les institutions publiques qui accueillent physiquement les étudiants et leur proposent des thèmes sur des problématiques de territoire.