Projet

Lo Espero

Plasticités > La plasticité relationnelle > Lo Espero

Titre
Lo Espejo, Quinta Monroy & Wood Prefab Social Housing

Designer(s)
Elemental

Localisation
Chili

Photographie
Elemental
Takuto Sando
Cristóbal Palma

Rédaction
Capucine Lebrun

Plasticités > La plasticité relationnelle > Lo Espero

Titre
Lo Espejo, Quinta Monroy & Wood Prefab Social Housing

Designer(s)
Elemental

Localisation
Chili

Photographie
Elemental
Takuto Sando
Cristóbal Palma

Rédaction
Capucine Lebrun

Plasticités > La plasticité œconomique

> Lo Espero

Lo Espejo, Quinta Monroy: l'architecture d'urgence pour repenser l'œconomie de la construction.
Construire dans l’urgence : contraintes temporelles et restrictions budgétaires

En 2010, un tremblement de terre frappe le Chili. Sur la côte, la plupart des bâtiments sont détruits. Le Do Tank "Elemental" (qui fait, à l'inverse du Think Tank, qui pense), co-fondé en 2001 par Alejandro Aravena, architecte chilien nommé au Prix de l'architecture durable 2008 et lauréat du prix Pritzker de 2016, est alors chargé de reconstruire des logements sociaux en urgence.

Les contraintes sont à la fois spatiales, financières et temporelles : maintenir 93 familles sur les 5 000 m² qu’elles occupaient depuis trente ans en centre-ville (de manière non encadrée, sous forme de bidonville), tout en respectant une subvention publique plafonnée à 7 500 dollars par foyer. Une somme qui doit absorber le coût du foncier, des infrastructures et de la construction. Alejandro Aravena explique "qu'en l'état actuel de l'industrie de la construction et du prix du foncier au Chili, cette somme représente seulement 30m2 de construction". Les contraintes temporelles et budgétaires amènent à la question "comment produire à bas prix et rapidement un logement digne, efficace et approuvé par la commune ?".

Le temps étant compté, le relogement ne pouvant attendre, les architectes font le choix de livrer le projet à l'état brut, sans finitions, sous forme de demi-maison. Selon l'édito de Pauline Polgar dans MAP, à l'inauguration de Lo Espero, un autre projet d'Elemental, la présidente du Chili déclara : "j'aurai voulu remettre les clés de ces logements finis {…} mais j'avais tort : les familles m'ont expliqué que la peinture pouvait être faite par elles-mêmes. Tout est question de priorité.". La contrainte temporelle devient ici un outil de conception.

L'urgence de l'habitat oblige à hiérarchiser pour répondre aux besoins primaires de vie. L’intelligence du projet réside précisément dans le fait de ne pas avoir induit la suite - c’est-à-dire de ne pas avoir imposé, par des choix architecturaux figés, ce que l’usager pourrait souhaiter pour habiter.

"Faire plus avec la même chose" : le temps de la co-construction

La philosophie d'Aravena consiste à faire participer la communauté au processus. Il prône l'économie du savoir : faisons avec ce que nous avons sur place, donc le savoir inégalé de l'usager pour ses besoins réels d'habitat, tout comme leur connaissance sur leur capacité à construire. Aravena propose de co-construire avec les habitants à toutes les étapes du projet. La réalisation du programme architectural devient une tâche partagée, encadrés par les équipes d'Elemental.

La première étape de la consultation publique fut de construire un lieu de rassemblement dans le parc de la ville pour réunir les habitants et organiser des débats thématiques. Faire participer les habitants dans la maîtrise d'usage du projet permet de recentrer les besoins et la commande. Dans ce cas, la commune, voulant protéger les habitants des prochains tsunamis, souhaitait construire de grands murs de protection. De l'autre côté, les habitants souhaitaient avoir un meilleur accès au front de mer et aux espaces publics. Elemental suggère alors de créer un grand parc sur le littoral capable à la fois de dissiper l’énergie d’une vague et d’offrir un lieu public aux citoyens.

La méthode de la consultation publique demande du temps : observations, écoute, débats, ajustements. Or, ce temps est ce que l'on cherche à optimiser au maximum dans une situation d'urgence. Elemental choisit de ne pas réduire le temps de consultation et conception, mais de réduire celui de construction.

Optimiser sans appauvrir : l’économie constructive comme projet

L’équipe demande alors aux habitants : à quoi seriez-vous prêts à renoncer dans le bâti, si vous pouviez le faire vous-mêmes plus tard ? De cette question naît une sorte de jeu de construction à l’échelle 1:1. Chaque famille imagine sa maison et son extension selon le principe du logement incrémental, théorisé dans les années 1970. Pour accompagner ce processus, Elemental fournit un guide pratique contenant matériaux, dimensions et méthodes pour étendre la maison.

Selon Demain La Ville de Bouygues Immobilier "le logement incrémental est aussi génial qu’ambigu. Il organise un arrangement entre la puissance publique et l’habitant qui peut déranger. L’habitant doit fournir un labeur en contrepartie duquel il devient propriétaire, une issue souvent inespérée pour des populations très précarisées. À moindre coût, cette approche permet de répondre à une urgence humanitaire et de loger des populations dans la dignité. Mais elle soulève également plusieurs questions. Concernant l’aspect juridique, à quelles normes ces constructions DIY répondent-elles, et qui est tenu responsable en cas d’accident ?".

Cette technique de co-construction est pertinente dans l’urgence, mais elle ne peut être acceptable en toute circonstance. La logique du "nous faisons avec ce que nous pouvons vous donner, puis, selon vos capacités, vous continuerez" ne peut devenir un modèle universel. Cela reviendrait à valider - voire apprécier - le fait que l’État ne soit pas davantage présent pour accompagner les habitants dans l’urgence de la reconstruction. Cette logique doit être replacée dans son contexte socio-politique, territorial et temporel précis.

D'un autre côté, ce projet est une forme de laboratoire. Il permet d'observer dans le temps les modifications des besoins dans l'habitat dans un même lieu et à échelle temporelle étirée, d'observer l'évolution du niveau de vie, les habitudes et comportements sociaux. A échelle spatiale, en plaçant le projet dans différents environnements (villes, pays), il serait intéressant d'observer les différentes dynamiques de construction.

Reste une question essentielle : cette maison élémentaire contient-elle tous les éléments nécessaires à la vie d’une famille issue d’un ancien bidonville, dans un contexte socio-culturel et économique spécifique ?

Autrement dit, ces quelques mètres carrés sont-ils suffisants ?
Ou bien la maison ne devient-elle habitable qu’à condition d’être agrandie ?

Toujours selon Demain La Ville, "on peut imaginer que la démarche incrémentale soit détournée par des collectivités ou des promoteurs peu scrupuleux. Sous couvert de consultation publique, il est alors facile de bâcler la construction pour réduire les coûts.".

Selon la revue de design Map, à propos de cette optimisation constructive :

« C’est là la force de l’équipe d’Elemental : optimiser le bâti et les coûts sans que la qualité du logement proposé s’en ressente, au contraire ! Les habitations prendront ici la forme de L en béton, accolés les uns aux autres. Murs, sols, toits… Tout ce qui est indispensable est réalisé. Reste ensuite à l’habitant de créer sa maison telle qu’il la veut en faisant les finitions, sachant qu’il lui est offert également une possibilité d’extension dans le vide du L à mesure que ses ressources le lui permettent. Aujourd’hui, tous les habitants ont comblé les vides. »

L’économie n’est pas ici une réduction, mais une stratégie de priorisation. On construit d’abord la structure irréductible puis on laisse aux habitants ce qu’ils peuvent faire eux-mêmes.

Le logement n’est plus un produit livré, mais un processus, tandis que le temps devient un outil de conception.