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Les paradoxes de l’hospitalité
D’une obligation perdue à la réaffirmation d’une valeur relationnelle
En mythologie, pour les anciens romains, Vénus, déesse de la tendresse et de l’amitié a pour surnom Hospita et Jupiter, considéré comme dieu protecteur de l’hospitalité, a pour surnom Hospes.
L’hospitalité a une histoire étonnante et une polysémie paradoxale. Son origine latine, hostis est un terme qui va dériver en deux sens opposés :
– l’un, vers le registre de l’hôte, de l’accueil et de la bienveillance invitante.
– l’autre, vers le registre de l’hostilité et de toute terminologie qui va désigner l’étranger voire l’ennemi, dès lors qu’il est situé hors des frontières d’un territoire donné (une nation, un pays, une ville, un village, une commune, un établissement, voire un domicile), mais aussi lorsqu’il est placé en dehors ou en marge d’une communauté de semblables.
Restons sur le premier, celui de l’hôte, qui connaît à lui seul bien des sens et des évolutions.
À partir du Moyen-Âge, le sens de l’hospitalité va se diversifier :
– L’hospitalité s’institutionnalise à travers le rôle social et religieux des monastères et des abbayes qui accueillent et hébergent les pèlerins ; lieu qui diffère de l’auberge, d’origine germanique et espagnole qui signifie aussi héberger, abriter « une maison qui donne un droit de gîte », mais à destination des mercenaires et des militaires. Héritée des pratiques gallo-romaines, l’auberges avaient comme première fonction de loger l’armée.
– L’hospitalité prend le sens d’assistance, à travers le rôle social et sanitaire des Hôtel-Dieu et Maison-Dieu qui donneront lieu à un nouvel établissement urbain qu’est l’hôpital, ou l’hospice, selon la nature des soins prodigués et le type de population qui va en bénéficier ;
– enfin, l’hospitalité prend un nouveau sens marchand via l’activité d’accueil et d’hébergement des voyageurs et des commerçants. Elle revêt ainsi à nouveau un rôle social et économique à travers la création et le développement de l’hôtellerie.
La notion d’accueil, directement rattaché à celle d’hospitalité comporte également deux sens : celui que l’on fait et celui que l’on reçoit. Elle signifie la manière de se comporter avec quelqu’un. Sa première origine au XIe siècle, colligerre (cueillir), prend son sens moderne au XIIIe siècle accolligerre (accueillir) l’action qui signifie réunir, rassembler et être ensemble. En cela, l’accueil est la première phase du lien social. Le sens de l’accueil est a priori favorable, même s’il peut en être autrement.
La notion déjà riche et protéiforme prend diverses dimensions matérielles et symboliques :
– l’accueil est un lieu à proprement parlé où sont accueillies des personnes ; il s’agit donc d’un espace en soi et conçu dans ce sens ; il se situe entre le dehors et le dedans, entre l’extérieur et de centre. Il est un sas à la réception de l’autre.
– l’accueil prend la forme d’un un objet ou d’un mobilier qui permet de mettre la personne accueillie à l’aise pendant le temps de l’attente qui préside à l’action et à la raison d’être là : comme un café ou un verre d’eau, un fauteuil ou une chaise.
– c’est une fonction dans le fait d’accueillir et, anciennement, d’héberger des personnes ; d’où le fait sans doute que certaines associations désignent, encore aujourd’hui, leur public cible : les « accueillis » ;
– l’accueil est une modalité de l’hospitalité. « Manière de recevoir », l’accueil peut prendre la forme d’une « cérémonie [de rituels] ou de prestation réservée à un nouvel arrivant, qui consiste généralement à lui souhaiter la bienvenue et à l’aider dans son intégration ou dans ses démarches » ;
– l’accueil est également un temps. Un temps mesuré en fonction de ce qui suit. Dans le déroulé d’une situation ou d’un évènement, il y a toujours un moment dédier à l’accueil durant lequel le sujet principal de la rencontre n’est pas évoqué directement. C’est le prélude à l’objet de la rencontre, un temps relationnel informel dans la formalité des rituels, qui dessinent plus ou moins subtilement la place que chacun occupera par la suite, selon l’attention qui lui sera porté, dans la relation.
L’hospitalité est un fondement anthropologique
Aux origines, l’hospitalité comme transcendance est une véritable institution mais dans le sens d’une tradition.
Au XVIIIe siècle l’hospitalité et ses termes dérivés trouvent leur place dans l’Encyclopédie de Diderot et D’Alembert : « C’est la vertu d’une grande âme, qui tient à tout l’univers par les liens de l’humanité. Les auteurs des Lumières racontent comment « de tous les temps, les hommes ont eu dessein de voyager, de former des établissements, de connaître les pays et les mœurs des autres peuples ; mais comme les premiers voyageurs ne trouvaient point de lieu de retraite dans tous les endroits où ils arrivaient, ils étaient obligés de prier les habitants de les recevoir et s’ils s’en trouvaient d’assez charitables pour leur donner un domicile, les soulager dans leur fatigue et leur fournir les diverses choses dont ils avaient besoin. [… Les romains] établirent à l’imitation des Grecs des lieux exprès pour domicilier les étrangers ; ils nommèrent ces lieux hospitalia ou hospitia, parce qu’ils donnaient aux étrangers le nom de hospites. Les habitants des autres villes et colonies romaines […] recevaient les étrangers à l’exemple de la capitale. Ils leur tendaient la main pour les conduire dans l’endroit qui leur était destiné ; ils leur lavaient les pieds, ils les menaient aux bains publics, aux jeux, aux spectacles, aux fêtes. En un mot, on n’oubliait rien de ce qui pouvait plaire à l’hôte et adoucir sa lassitude. […] Les Germains, les Gaulois, les Celtibériens, les peuples Atlantiques, les Indiens et presque toutes les nations du monde, observèrent aussi régulièrement les droits de l’hospitalité ».
Jusqu’à l’époque moderne, l’hospitalité transcende les peuples et les territoires. « L’accueil de l’autre est donc une tradition ancestrale, une vertu personnelle, un devoir moral et un droit inhérent à l’être humain ». L’hospitalité revêt une telle importance que, par exemple : « dans une région d’Italie, une loi condamnait à l’amende ceux qui auraient refusé de loger les étrangers qui arrivaient dans leur pays après le soleil couché […] et les lois des Celtes punissaient beaucoup plus rigoureusement le meurtre d’un étranger, que celui d’un citoyen ». Aujourd’hui, est condamnable et amendable celui qui aide et accueille chez lui l’étranger, devenu le migrant. Il suffit de télécharger l’attestation d’accueil sur le site du gouvernement pour freiner toute velléité d’hospitalité.
L’hospitalité est un contrat social
Quand l’hospitalité s’institutionnalise via le droit, elle devient un contrat social entre deux parties, parfois rivales : « dans le monde antique, lorsque l'individu est encore peu protégé par les lois, l'hospitalité est un devoir fondamental et sacré. Mais à Rome, la pratique de l'hospitalité va revêtir un caractère plus officiel et plus juridique. En accueillant son hôte, le Romain lui remet la moitié d'un objet, […] et garde l'autre moitié. Ainsi sont scellés par ce geste et par ce symbole un pacte et l'attachement de deux personnes. Sur ces objets sont gravés les noms des contractants » (Marie-Carmen Smyrnelis). Dans la langue française actuelle, d’ailleurs, « le mot “hôte” désigne effectivement à la fois celui qui reçoit et celui qui est accueilli. Un même mot pour dire que les deux parties sont liées par un pacte, donne à réfléchir sur l’idée d’une réciprocité » (Jacqueline Kelen).
De l’hospitalité, à la rivalité il n’y a qu’un pas : « prévenant la chute de l’Empire, Rome installe les barbares sur les frontières via l’octroi de terres avec pour mission de défendre leurs concessions. […] Les deux propriétaires sont liés par des lois d'hospitalité, d'aide, de défense et de sauvegarde mutuelles. Mais ces liens d'hospitalité se distendent à mesure que s'accroissent les incertitudes politiques et, dans les faits, chaque terre sera partagée entre les deux anciens propriétaires et l'hospitalité fera place à la rivalité ».
De la rivalité à l’hostilité, un pas de plus.
Quand l’hospitalité fait place à l’hostilité
À mesure que l’hospitalité s’institutionnalise et entre dans les registres de la loi et du droit écrit, son évidence morale se perd et sa pratique traditionnelle recule.
Aujourd’hui, chez les nations les plus avancées, l’hospitalité a complètement changé de caractère. Dans une société de tourisme de masse ou de luxe, on voyage à la mesure de nos moyens et on trouve dans presque toutes les villes ou villages, des hôtels où le voyageur trouve tout ce qu’il peut désirer pour se remettre de ses fatigues. Mais cette hospitalité n’est plus une vertu, c’est un commerce – plus encore, c’est une économie en soi qui finit par détruire ce qui motivait son existence : la découverte de paysages, de faunes et de flores, de folklore. Le seul cas où l’hospitalité puisse encore s’exercer comme une vertu, c’est peut-être au milieu des carnages produits par la guerre, lorsque de pauvres blessés viennent demander un asile, pour ne pas tomber entre les mains de l’ennemi (Joël Schmidt). Et encore, selon qui est désigné victime ou ennemi, les portes s’ouvrent, ou se ferment. Aussi, « dans nos sociétés matérialistes qui refusent ou qui renient toute transcendance, au nom de qui ou de quoi j’accueillerais volontairement ou pas celui qui viendrait dans mon pays ou dans ma région ? La réponse est dorénavant dans les droits de l’homme, mais ce n’est pas une transcendance. » (Jacqueline Kelen).
L’hospitalité est plus que jamais le lieu où s’éprouve le social
En ce début XXIe siècle, face à la confluence des crises en cours et en devenir (qu’elles soient d’ordres (géo)politique, climatique, économique, sociale ou spirituelle), et dans la compréhension et la conscience que nous vivons dans un monde aux ressources finies, l’hospitalité redevient une exigence morale et une condition d’adaptation. Face à l’hypothèse – même controversée – de Gaïa, nous prenons conscience que ne pouvons nous passer de l’autre. L’accueil et l’hospitalité deviennent une nécessité de survivance pour tous. Être accueillant nous invite à voir l’autre comme une possible chance de trouver ensemble des solutions ; et faire hospitalité nous engage aussi et d’abord envers nous-même (qu’est-ce que l’on propose de partager dont on soit fier et digne ?) et en tant que l’autre est une part de nous, et réciproquement.
Mais l’hospitalité n’est pas une ouverture à l’autre sans limites, ni conditions.
L’hospitalité peut s’envisager comme une ouverture à l’autre, à l’imprévu et à la complexité : « L’hospitalité, c'est l'exigence la plus profonde de l'altérité, si on considère que tout autre intervient dans nos vies comme un événement imprévu ou imprévisible […]. L’hospitalité a une autre conséquence importante : l'attention portée à la vulnérabilité, les exigences de générosité, et l'acceptation de l'instabilité ». Mais l’hospitalité peut également être crainte en tant que forme de désappropriation du chez soi. Cela signifie toutefois, déjà, que l’on a un chez-soi (ou que l’on se sent chez soi dans les lieux collectifs que l’on se propose de partager) et que, par conséquent, on en connaît les limites. Et parce que l’on maîtrise ces frontières, on a la capacité d’accueillir. Il s’agit de la porte qu’on ouvre et qu’on ferme.
Le lieu de l’hospitalité devient le seuil. Son moment est le franchissement.
On accueille au seuil du chez-soi mais jamais dans l’intimité. Il n’y a donc pas de risque de désappropriation. Ce sont tous les rituels et les temporalités de l’accueil qui fondent notre être au monde et font de nous des êtres sociaux civilisés. C’est en cela que nous pouvons retrouver le fondement anthropologique de l’hospitalité. Franchir le seuil engage et l’un et l’autre (réciprocité) dans une relation si possible conviviale. La convivialité étant moins une fin en soi qu’une méthode pour penser ensemble notre habiter au monde. Dans « la ville conviviale », Ivan Illich défend l’idée qu’« un lieu convivial est celui où sont à même de fleurir les conditions de l’hospitalité et de la socialité ».
De l’hospitalité à la convivialité il n’y a qu’un seuil. Ce seuil permettant d’envisager la reliance entre les diverses formes traditionnelles d’hospitalités privées et civiques et celle, plus juridique et restrictive d’hospitalité d’État et d’inventer leurs modalités de gouvernance.
En cela, l’hospitalité est une question éminemment éthique et politique qui invite à « l’imagination » c’est-à-dire à s’autoriser à prendre la parole et se doter de « capacité à penser le changement et à inventer des alternatives » (Silvia Grünig Iribarren).
Quelques balises et prolongements
Émile Benveniste, Le Vocabulaire des institutions indo-européennes, Paris, Éditions de Minuit, 1969.
Gustave Nicolas Fischer, les concepts fondamentaux de la psychologie sociale, Dunod, 2015 [1996]
http://enccre.academie-sciences.fr/encyclopedie/
Le sens de l’hospitalité, Jacqueline Kelen, résumé par Virginie DUJOUR, Revue Acropolis.
L-622-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : Alinéa 1 –Toute personne qui aura, par aide directe ou indirecte, facilité ou tenté de faciliter l'entrée, la circulation ou le séjour irréguliers d'un étranger en France sera punie d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 30 000 euros. https://www.formulaires.service-public.gouv.fr/gf/cerfa_10798.do
Extraits de Joël SCHMIDT, « HOSPITALITÉ », Encyclopædia Universalis http://www.universalis-edu.com/ encyclopedie/hospitalite/
Voir les travaux sur et de James Lovelock, La terre est un être vivant, l’hypothèse Gaïa. Éditions du Rocher, 1986 [1979] lequel avance des théories de plus en plus alarmistes d’une Terre devenue inhabitable.
Daniel Innerarity, Éthique de l'hospitalité, Presses de l'Université Laval, 2009
Silvia Grünig Iribarren, « Ivan Illich et la ville conviviale », Revue du MAUSS, n° 54, 2019.