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Le réemploi, itinéraire circulaire d’une idée
La beauté de la matière épuisée
Longtemps pratique dominante, le réemploi a peu à peu disparu au XXe siècle pour laisser place au jetable, au renouvelable et à l’obsolescence programmée. En réaction à la crise environnementale et écologique que nous traversons se multiplient ressourceries, recycleries, Fablabs… Il semble dès lors opportun de revenir sur l’itinéraire d’une idée et de pratiques appelées à (re)devenir dominantes.
De plus en plus souvent utilisés de manière interchangeable, « réemploi » et « réutilisation » ont des significations différentes et recouvrent des réalités distinctes.
— Le réemploi caractérise toute opération par laquelle des substances, matières ou produits qui ne sont pas des déchets sont utilisés de nouveau pour un usage identique à celui pour lequel ils avaient été conçus.
— La réutilisation est une opération en plusieurs étapes, qui s’amorce lorsque le propriétaire d’un bien usagé s’en défait sans le remettre directement à une structure dont l’objet est le réemploi (dans une borne d’apport volontaire par exemple, dans les déchèteries ou à un particulier) : il prend alors un statut de déchet. Il subit ensuite une opération de traitement des déchets appelée « préparation en vue de la réutilisation » lui permettant de retrouver son statut de produit. Il peut alors bénéficier à un détenteur qui lui donnera une seconde vie.
De la contre-culture politique à l'économie solidaire
Depuis plusieurs années, c'est avant tout dans le domaine de la consommation, et particulièrement de ce que l’on appelle les « biens durables », en opposition aux biens de grande consommation, que l’on assiste à une (ré-)émergence du réemploi.
Le réemploi, en tant que phénomène, et non plus comme ordre logique des choses, est d'abord apparu dans la deuxième moitié du XXe siècle comme composant d’une contre-culture. Il s’agissait d’une pratique porteuse de nombreuses revendications politiques, également marquée par une philosophie très liée aux mouvements anticapitalistes et décroissants des années 1960’ et 70’, ainsi qu’aux divers mouvements auxquels ils ont donné naissance par la suite.
À la pratique et à la dimension politique, on a aussi beaucoup associé une esthétique (qui s’est par la suite incarnée dans le domaine de l’aménagement au travers du fameux « urbanisme de palette » et une éthique, celle du DIY : Do It Yourself, littéralement « fais le toi-même ». Cette esthétique et cette éthique trouvent leurs racines en Amérique du Nord. Au départ, il s’agissait d’un mouvement plutôt destiné aux américains moyens et ruraux, dans une optique morale d’indépendance, de maintien à jour des compétences nécessaires à une forme d’autonomie et de frugalité toute protestante, qui s’incarnait au travers de publications comme Popular mechanics. Le DIY a ensuite été récupéré par nombre de mouvements de la contre-culture, tel que le punk (avec la devise « DIY or Die ») ou le mouvement squat, et d’affirmer une forte présence dans les mouvements autonomistes ou anarchistes. Aujourd’hui, cette philosophie et cette éthique se retrouvent aussi dans les Fablabs, et autres ateliers partagés…, et s’incarnent dans le mouvement et la culture open source.
Cette idéologie et ces mouvements ont perduré et sont restés assez présents dans les pays anglo-saxons, notamment au travers de la forte culture et présence des Thrift stores (magasins de seconde main) et des Charity shops, même si dans ce cadre le réemploi caractérise tout particulièrement les vêtements ainsi que le petit mobilier et les objets. Il s’agit d’un cas d’étude intéressant car comme pour Emmaüs en France, par exemple, ou au sein de nombreuses ressourceries aujourd’hui issues d’associations et d’ONGs, etc., en plus du bénévolat, ces « magasins » pratiquent souvent la réinsertion par l’emploi, avec une forte dimension de création / re-création d’un réseau de sociabilité et de solidarité.
De l’architecture vernaculaire au parti pris constructif
Dans le domaine de l’architecture et de la construction, le réemploi est une histoire (plus ou moins littéralement) vieille comme le monde, à laquelle seul le XXe siècle est venu marquer un coup d’arrêt.
Dans l’antiquité déjà, on récupérait les matériaux de construction d’anciens bâtiments, surtout l’acier, pour les utiliser dans de nouveaux édifices.
Au Moyen-âge, pour faire face à la grande demande en matériaux qu’entraîne les très nombreuses constructions religieuses et civiles (églises, cathédrales, châteaux, etc.), on récupère autant que possible sur d’anciens bâtiments, jusqu'à des éléments architecturaux entiers comme les colonnes et corniches.
Jusqu'au XVIIe siècle on annonce d’ailleurs la transformation, la déconstruction ou le démantèlement d’un bâtiment avant de procéder à une vente publique des éléments du chantier, qui permettra d'approvisionner les chantiers alentour.
Au milieu du XIXe siècle, ce sont les pouvoirs publics eux-mêmes qui organisent la démolition des bâtiments, mettent en place des appels d’offre et confient au plus offrant le chantier de démolition puis la revente des matériaux.
L’attachement à cette filière locale perdure jusqu'à la fin du XIXe siècle. Il s’agit d’ailleurs autant du réemploi des matériaux pour construire ou agrandir des bâtiments existants, que du réemploi des bâtiments eux-mêmes parfois, dont on modifie l’usage (temples romains qui deviennent églises, etc.).
Une rupture brutale s’opère dans la seconde moitié du XXe siècle, et en particulier à partir des années 1970’. Cette rupture concerne d’ailleurs autant le monde de la construction et du bâtiment que celui de la grande consommation des vêtements, de l’électroménager, voire du mobilier, etc. Concernant le monde du bâti, l’évolution des techniques et des matériaux de construction – et donc leur coût – ainsi que la pression foncière, font que la valeur de la parcelle devient supérieure à la valeur du bâtiment, en particulier en ce qui concerne, dans un premier temps, les logements sociaux. Le revenu tiré d’une revente rapide devient donc largement supérieur aux bénéfices engendrés par une revalorisation et une revente des matériaux. La démolition devient un coût pour les propriétaires, ainsi qu’une source de déchets, et l’évacuation des matériaux se fait désormais principalement par enfouissement.
En parallèle, cette époque (les années 1970’) a aussi vu l’apparition du mouvement des Earthships aux USA, à Taos, au Nouveau Mexique plus précisément, sous l’impulsion de l’architecte et promoteur Michael Reynolds. Earthship est un concept de maisons passives entièrement autonomes et construites uniquement à partir de matériaux de récupération. Il s’agit là déjà d’une réaction au gâchis et à la crise écologique qu’annoncent les premiers rapports et prises de conscience de l’époque (tel le rapport Meadows), ainsi qu’au changement de paradigme en cours dans le domaine de la construction.
Réapprentissage et institutionnalisation de savoir-faire
Aujourd’hui, le cycle de vie des matériaux et des bâtiments est devenu l'un des enjeux majeurs de l’anthropocène. De plus en plus d’attention est portée aux biomatériaux, tant dans une optique de réduction des déchets d’origine anthropique (béton, ciment, plastique) que dans une forme de circularité et de réparabilité. Cette approche participe d’une conception de la ville vue comme écosystème.
De même, dans le domaine de la consommation et face aux enjeux écologiques actuels, aux nombreux problèmes d'approvisionnement et à la raréfaction des ressources, « réemploi », « réutilisation » et « réparabilité » ont été – on peut dire – récupérés, par de grandes enseignes, dans un élan sincère qui fleurte parfois avec greenwashing.
C’est le cas d’enseignes comme Darty, le fabricant d’ordinateurs Asus ou encore Apple, qui mette en avant, dans le cadre d’une politique marketing, la création d’indices de réparabilité des produits ou encore sur la garantie de disponibilité des pièces détachées dans un temps plus long. Ce mouvement tient également d’une volonté politique de plus en plus affirmée et implique donc de nouvelles réglementations. Depuis quelques années, on assiste ainsi à l'émergence d’appareils modulaires qui intègrent ces dimensions comme principe fondateur dans leur conception (on pourra citer par exemple le smartphone Fair phone ou le lave-linge Kippit « réparable à vie »).
Ce basculement reflète l’un des grands enjeux politiques et économiques actuels et à venir : face à l'impératif de circularité et de réduction d'exploitation des ressources, l’économie se transforme, et entraîne un besoin de formation initiale et continue, de transformation des métiers et des savoir-faire. Les questions de l’emploi et de la formation ainsi que de la reconversion, doivent être centrale dans ces réflexions. Le « réemploi », comme l'émergence d’une économie circulaire, le « ré-usage » et le « recyclage », peuvent devenir un vecteur puissant d’emploi, de retour à l'emploi ou de retour d’emplois disparus, mais aussi d’acquisition de nouvelles compétences et savoir-faire.
Cette pratique autrefois dominante est passée à la contre-culture. Aujourd’hui, cette pratique qui se veut encore, si ce n’est militante, largement engagée, est amenée à devenir à nouveau une culture dominante, un standard dans les pratiques et façons de faire.
Des questions restent en revanche souvent ignorée ou trop peu développée dans ces débats et réflexions, à savoir l’apport de cette démarche dans une dimension sensible : au travers d’un processus de récupération, de réemploi ou de ré-usage, quelle place laissons-nous à l’émotion, à la transmission et à la permanence ? Quelle place tient la mémoire d’usage des objets et des lieux ? Quel fil rouge tissons-nous ainsi au sein de nos existences ? Et, plus largement comment toute cette circularité des objets et des matériaux interroge la question du patrimoine ?