Projet
Aire de Repos
Expérimenter l’hospitalité dans un cadre légal contraint
Plasticité et cadre réglementaire : une tension fondatrice
La mise en œuvre de la plasticité dans les projets architecturaux et spatiaux se heurte rapidement à une contradiction majeure : comment concilier adaptabilité, réversibilité et temporalité ouverte avec des cadres réglementaires fondés sur la planification, la stabilité et la norme ? Les cadres légaux actuels sont conçus pour des objets fixes, durables, programmés à long terme. Or, la plasticité suppose au contraire l’intégration du temps comme variable de conception : un projet de trois jours, de trois mois ou de dix ans ne peut ni se construire, ni s’investir, ni se réglementer de la même manière. Cette absence de gradation temporelle dans les normes rend difficile la reconnaissance légale de projets adaptables, temporaires ou transformables, souvent contraints d’exister « en bordure » de la réglementation.
Genèse : répondre à une urgence sociale
L’Aire de Repos est un projet né au sein de l’association Coucou Crew, elle-même intégrée au collectif MU, hébergé à la Station - Gare des Mines, à la Porte d’Aubervilliers. Il répond à une situation d’urgence sociale liée à la présence de camps de jeunes migrants isolés autour du site. Initialement, l’aide apportée était informelle : mise à disposition d’eau, d’électricité, accueil ponctuel en journée. Progressivement, le besoin d’un espace dédié, plus structuré, s’est imposé.
La structuration du projet s’est faite par étapes, notamment grâce à un appel à projets régional autour de l’innovation sociale, gagné en 2020. L’enjeu n’était pas seulement de construire un bâtiment, mais de créer un lieu d’accueil, de repos et de reconstruction, intégrant à la fois des usages sociaux, pédagogiques et collectifs.
Concevoir sans certitude : modularité et réversibilité comme réponses
L’association ICI pilote la co‑conception avec les jeunes migrants isolés, puis la co‑construction à travers un chantier collaboratif. Ces deux étapes incarnent une double plasticité : œconomique, en mobilisant les savoirs‑faire disponibles sur place, et relationnelle, en produisant du lien et du commun.
ICI mène la co-conception comme un programme d’AMU dont ressort un programme à fournir à l’Atelier CRAFT. Toutes les informations sont compilées dans un Cahier de Résidence réalisés par les associations et téléchargeable par ce lien : Cahier de Résidence
L’Atelier CRAFT intervient alors pour traduire ces intentions en un objet architectural fonctionnel, emblématique et adaptable - ils font le lien entre fonction et forme. L’incertitude sur la durée de vie du projet, l’évolution possible des usages ou un éventuel déplacement du bâtiment ont conduit à faire de la modularité un principe central.
La construction est largement anticipée hors site : les triangles de structure en bois sont prémontés, pensés pour être vissés et boulonnés afin de garantir leur réemploi en cas de démantèlement. La construction en une journée en chantier collaboratif a permis une implication directe des jeunes dans la construction, rendant visible et compréhensible le processus dans son ensemble. Le bâtiment est démontable, transformable, extensible, et simplement posé sur le sol grâce à des vérins de réemploi, sans fondations. Le module est aussi bioclimatique et respectueux de l’environnement car constitué de terre crue et de paille. Si la structure doit être déplacée, ces matériaux peuvent être laissés sur place pour être revalorisés, utilisés ou compostés. Ils ne sont pas pensés comme des déchets, au contraire, ils enrichissent le sol laissé derrière eux. Compostables, ils participent à une logique où la matière devient un commun, au cœur même de la plasticité du projet.
Jouer avec la règle sans la nier
Pour rendre le projet à la fois réalisable et légal, l’Atelier CRAFT introduit une série d’arbitrages : modularité, limitation des mètres carrés et de l’emprise au sol, démontabilité et réversibilité. Sur le plan réglementaire, l’Aire de Repos illustre une stratégie fréquente dans les projets plastiques : négocier avec les cadres existants plutôt que les affronter frontalement. Le bâtiment a été assimilé, avec l’accord du bureau de contrôle, à une structure temporaire de type CTS, comparable à une tente événementielle. Ce glissement de catégorie a permis d’éviter certaines démarches administratives lourdes, tout en assumant une forme de fragilité juridique.
Ce choix révèle une réalité partagée par les acteurs du projet : la plasticité repose aussi sur la capacité à identifier des interlocuteurs eux-mêmes ouverts et adaptables, capables d’accompagner des projets qui ne rentrent dans aucune case préexistante.
Une plasticité multiple
L’Aire de Repos est plastique à plusieurs niveaux :
par sa structure démontable et transformable ;
par son rapport au sol, réversible et non destructif ;
par son système constructif, permettant une adaptation aux usages futurs ;
par ses matériaux, pensés selon leur capacité à être soit transportés et réemployés (bois), soit réintégrés au site sans pollution (terre, paille).
par sa co-création créant du lien et valorisant les savoir-faire et disponibilité de chacun.e.

















