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Tiers-lieu, un espace public résiduel ?
Mise en traduction et en perspective historique des « Third places » aux tiers-lieux
Le tiers-lieu est devenu une véritable institution toutefois, il demeure encore peu pensé. Leur succès et leur déploiement laisse à penser qu’ils seraient la manifestation sécurisée et sous contrôle, d’un nouvel espace et temps d’exercice d’une citoyenneté retrouvée.
La deuxième partie du XXe siècle a été marquée par le retranchement socio-spatial sur des entre-soi de plus en plus normés et sécurisés et la privatisation croissante d’espaces publics très codifiés. Dans ce monde qui laisse peu de place à l’incertitude et l’improbable de la rencontre, il a commencé à manquer « d’autres lieux » entre domicile et travail.
Il y a peu, le confinement a (on ose dire) heureusement, accéléré la prise de conscience des limites de ce mode de vivre : rester chez soi et travailler chez soi ou sur son lieu de travail, mais plus rien entre les deux sauf « l’essentiel ». Plus de tiers-lieu, de Third–place. L’impossibilité de jouir de l’espace public – le propre de l’attrait urbain –, et de la culture sous toutes ses formes – le propre de l’humain –, littéralement enfermé chez-soi et privé de la liberté de se mouvoir, nous a en partie empêché de faire société.
La ville autrefois hospitalière s’est donc cristallisée et par conséquent fissurée. Dans ses interstices, se nichent temporairement des activités et des usages qui colmatent et maintiennent un minimum de liant entre les hommes et les institutions. Ces lieux de vie, où s’expriment et se créent d’autres manières de faire lien ont tendance, avec le temps, à s’institutionnaliser. Ils sont communément désignés de « tiers-lieux ».
Les réflexions sur la gouvernance et l’hospitalité conjuguées à celles émanant des communs, nous invite à focaliser sur les tiers-lieux et sur ce qu’ils révèlent aujourd’hui de nos besoins tout comme de nos envies à vouloir faire – ou réinventer les manières de faire – société.
Le tiers-lieu chez Oldenburg (the third place) : une nécessité démocratique
Le concept de tiers-lieu (Third Place), tel que présenté par Oldenburg dans son ouvrage The Great Good Place en 1989, se définit avant tout en creux : c’est un espace autre qui n’est ni le domicile ni le lieu de travail.
Cet espace autre ajoute à sa fonction première (presque toujours commerciale dans le cas de l’étude d’Oldenburg) une « surcouche » de fonction sociale qui, pour beaucoup de ceux qui le fréquentent, est ce qui définit prioritairement ce lieu et s’affirme en tout état de cause comme la raison première de sa fréquentation. Oldenburg définit ainsi son Third place comme le noyau fondamental de la vie publique informelle : « The core settings of informal public life » (Oldenburg, 1989). L’auteur n’oppose pas à cette fonction la dimension souvent explicitement commerciale ou marchande du lieu, liée à sa fonction première (qu’il s’agisse d’un café, d’un bar, ou d’un salon de coiffure), pas plus qu’il n’y voit un élément de substitution à un service public. L’auteur définit volontairement son objet d’étude de manière assez simple, de la façon suivante :
« The third place is a generic designation for a great variety of public places that host the regular, voluntary, informal, and happily anticipated gatherings of individuals beyond the realms of home and work » : Le tiers-lieu désigne de manière générique une grande variété de lieux qui accueillent les rencontres régulières, volontaires, informelles et attendues avec joie des individus hors des sphères professionnelles et familiales.]
Une traduction plus exacte de Third place, dans la perspective d’Oldenburg, serait plutôt le « troisième lieu ». Celui-ci vient en effet équilibrer ce que l’auteur appelle le trépied sur lequel repose notre quotidien : le domicile, le lieu de travail et le lieu de sociabilité :
« Thus, the first place is the home – the most important place of all. It is the first regular and predictable environment of the growing child and the one that will have greater effect upon his or her development. It will harbor individuals long before the workplace is interested in them and well after the world of work casts them aside. The second place is the work setting, which reduces the individual to a single, productive role. It fosters competition and motivates people to rise above their fellow creatures. But it also provides the means to a living, improves the material quality of life, and structures endless hours of time for a majority who could not structure it on their own » : Ainsi donc, le domicile est le premier lieu – le plus important de tous. C’est l’environnement ordinaire primordial, prédictible de l’enfant en train de grandir, et celui-ci aura un impact considérable sur son développement. Le domicile ancre les individus bien avant que le monde professionnel ne les réclame, et bien après que celui-ci les a rejetés. Le second lieu, c’est celui du travail, qui réduit les individus à une fonction productive, nourrit la compétition entre eux et les pousse à s’élever au-dessus de leurs semblables. Mais ce dernier leur fournit également de quoi subsister, améliorer leurs conditions de vie, et donne une structure aux interminables heures que peu d’entre eux seraient en mesure d’occuper autrement.
L’intérêt du troisième lieu réside donc pour l’auteur dans une fonction sociale acquise, essentielle pour lui à la bonne santé d’une société, et au-delà à la vitalité d’une démocratie. Oldenburg s’attarde d’ailleurs plus loin sur le rôle joué par les cafés pendant la Révolution française, par les tavernes dans la révolution américaine ou même encore sur le rôle de l’Agora dans la société grecque antique. En cela, les Third places d’Oldenburg peuvent être rapprochés des tiers-lieux actuels : ce sont des espaces qui visent, sinon à réparer la fracture sociale, tout du moins à endiguer le délitement progressif des liens de sociabilités au sein du corps social.
Pour Oldenburg, qui se concentre sur le contexte américain, ce délitement était avant tout causé par la disparition des cafés, tavernes, et par l’essor de la périurbanisation, en tant que phénomène socio-culturel de masse au sortir de la seconde guerre mondiale : le développement d’un habitat individuel, pavillonnaire, encouragé et réfléchi pour permettre d’établir un modèle de société, support de valeurs morales fortes et conservatrices, et dans ce contexte particulier d’une certaine idée de l’« American Way of Life ».
Si ce contexte à la fois géographique, historique et culturel est bien particulier à l’analyse d’Oldenburg, une comparaison avec le contexte français reste valable en ce que le modèle des lotissements et banlieues pavillonnaires y a été massivement importé dans la seconde moitié du XXe siècle, au détriment des cœurs de ville progressivement désertés. Les manifestations physiques et spatiales de ce mouvement furent différentes, mais mues par un même élan.
L’une des fonctions essentielles et identifiées du troisième lieu est de palier au recul voire à l’absence complète d’espaces publics afin de permettre la rencontre en terrain neutre. En plus de n’être ni le domicile ni le lieu de travail, c’est un endroit où ce qui met en compétition les individus au sein des deux autres lieux, ou établit une distinction entre eux, est effacé : riche, pauvre, cadre dirigeant, ouvrier, marié, célibataire, etc. doit être par convention tacite laissé à la porte. Ces lieux, que l’auteur qualifie de « levelers » (littéralement des « metteurs à niveau ») ont pour dénominateur commun que l’individu y est reconnu et apprécié dans son unicité et sa complexité, non en fonction de son statut :
« There is more to the individual than his or her status indicates, and to have recognition of that fact shared by persons beyond the small circle of the family is indeed a joy and relief. » : L’individu est plus que n’indique son simple statut social, et se voir reconnaître cette dimension au-delà des limites restreintes du cercle familial est une source à la fois de joie et de soulagement.
Si Oldenburg fait majoritairement porter son étude sur des lieux identifiés, « balisés » pourrait-on dire (par exemple le pub que les Anglais qualifient de local, celui du coin de la rue) et fréquentés de manière quasi-quotidienne, il montre aussi dans The Great Good Place que la fonction de sociabilité du tiers-lieu peut être occupée par un ensemble d’endroits que l’on fréquente (coffee shop, bar, etc.) : il ne s’agit donc pas nécessairement d’un endroit unique, le tiers-lieu peut être multiple, pluriel, et spatialement diffus. L’auteur a par ailleurs revu et élargit la liste des lieux qui peuvent qualifier comme Third place dans son ouvrage Celebrating the Third Place (2002), pour y inclure notamment les librairies, magasins de jardinage, restaurants et centres commerciaux. Leur fonction première reste essentiellement commerciale, même si la fréquentation de ces lieux se fait de facto pour profiter de la fonction sociale qu’ils remplissent.
Un tiers-lieu est donc avant tout un endroit, ou plus exactement un ensemble d’endroits, qui a du sens à l’échelle de la vie de l’individu et de son ensemble social, et qui contribue à lui donner un sens. Il serait d’ailleurs plus juste, dans le cas de l’analyse d’Oldenburg, de parler du tiers-lieu plutôt que d’un tiers-lieu, puisqu’il s’agit d’une forme d’entité générique, d’un lieu non pas au sens d’espace clairement délimité et identifié, mais d’un croisement entre espace, temporalité et possibilité d’interactions, d’un support à une activité identifiée et à une rencontre.
L’évolution du concept de tiers-lieu jusqu’à son acception actuelle
Pour Oldenburg, la conversation est l’activité première et essentielle au sein des Third places. C’est l’échange de la parole, d’égal à égal, qui permet le maintien, le développement et l’entretien du lien social. C’est ce qui fait la valeur fondamentale et la richesse du tiers-lieu, et qui lui permet d’agir non seulement comme creuset social mais aussi comme support de la vie sociale informelle.
La conversation qui prend place au sein du tiers-lieu se démarque des interactions que l’on pourrait qualifier d’obligatoire, balisées, qui caractérisent la vie de famille et la vie professionnelle ; interactions qui laissent peu de place à l’expression de l’individualité ou à la création de liens interindividuels hors de ces deux structures où règnent normes et conventions. Oldenburg pointe d’ailleurs l’importance des Third places comme supports et facilitateurs des « connecting rituals » (des rituels de liaison, d’amitié), qui permettent d’accueillir l’autre et de l’intégrer au sein d’un groupe social déjà formé et identifié. Oldenburg qualifie en effet ses Third place de « levelers ». Ce sont des endroits qui effacent les distinctions et font tomber les barrières entre les individus, au sens où l’on y voit les différences de statut et parfois même jusqu’aux distinctions de classe s’effacer. Par le respect d’une convention tacite, qui veut que chacun laisse à l’entrée statut et revendications sociales, le Third place permet à ceux qui le fréquentent d’être pleinement eux-mêmes, dans leur pluralité et leurs différences, tout en ayant pour but de les rassembler, ce qui en fait selon l’auteur un endroit véritablement et proprement démocratique.
Il est toutefois essentiel d’apporter une modulation d’importance à ce propos, qui n’est explicitement mise en avant que très tard chez Oldenburg mais sous-entendue tout au long du texte. Les Third places, tels que l’auteur nous les présente, restent des endroits non seulement socialement identifiés (par exemple des bars où se retrouvent les ouvriers, ou au contraire des clubs plutôt middle-class, comme dans l’exemple qu’il donne de deux individus, Marvin et Peter McPartland) mais également assez genrés.
Leur fonction d’atténuation des différences sociales opère essentiellement au sein d’une même classe sociale, plutôt entre l’ouvrier et le contremaître, entre le cadre supérieur et le médecin, qu’entre l’ouvrier et le cadre. De plus, à l’exception des coffee shops où se retrouvent pêle-mêle étudiant.es, jeunes professionnel.les et indépendant.es, la fréquentation de ces lieux qui font société apparaît en filigrane presque exclusivement masculine. Si l’auteur nous les présente comme neutres en termes de genre, la description qu’il en donne laisse peu de place au doute quant au caractère presque exclusivement masculin de leur fréquentation.
À l’opposé, il identifie dans la dernière partie de son ouvrage des tiers-lieux plus exclusivement féminins, comme les salons de coiffures, tout en précisant que là où les hommes se rendent seuls dans les lieux où ils ont leurs habitudes, les femmes s’y rendent plus volontiers accompagnés de leurs enfants. En cela, la rupture avec le domicile n’est pas complètement opérée, et les frontières entre les différents lieux en deviennent beaucoup plus poreuses.
Le tiers-lieu en tant que programme, dévie de sa fonction première démocratique
S’il importe de s’interroger sur les causes de notre besoin actuel de tiers-lieux et sur le fort engouement qu’ils suscitent, ceux-ci se démarquent des Third-places tels que caractérisés par Oldenburg en ce qu’ils ont majoritairement opéré, pour exister, une transition de lieux remplissant une fonction, à lieux créant une fonction. C’est le paradoxe de « nos » tiers-lieux dans leur acception actuelle : pour répondre à un besoin semble-t-il toujours plus fort d’espaces publics et de vie publique, d’une sociabilité vive, on a repris et traduit ce concept de tiers-lieu mais en créant une fonction plutôt qu’en laissant un lieu préexistant et identifié devenir spontanément tiers-lieu.
Là où les Third-places d’Oldenburg se définissaient en creux comme n’étant « ni le domicile, ni le travail », nos tiers-lieux actuels non seulement permettent généralement le travail, grâce à la mise à disposition d’espaces de coworking, de bureaux partagés ou individuels, mais sont souvent le lieu principal du travail. Ils ne sont donc plus uniquement des lieux ludiques ou récréatifs, même si les Third places originels étaient aussi le lieu de travail de certains (serveurs, coiffeurs, patrons d’établissements), mais qui disposaient par ailleurs de leur propre Third-place !
La différence principale réside en ce que beaucoup de tiers-lieux ont besoin de salariés ou de bénévoles pour que ceux-ci puissent fonctionner en tant que tels, et non plus seulement en tant que café, bibliothèque, etc., et ce afin de définir et de faire vivre une programmation. Faire tiers-lieux est d’ailleurs devenu un métier, que l’on qualifie parfois d’opérateur, de responsable ou encore de gestionnaire de site. Il existe désormais un campus des tiers-lieux et des labellisations tiers-lieux, venant attester de cette institutionnalisation et valider en quelque sorte un modèle du « bon » tiers-lieu.
À ce propos, les cafés de la franchise Starbucks répondent tout à fait à la définition des Third-places faite par Oldenburg. L’auteur les évoque plusieurs fois, sans nommer de franchise particulière, en parlant de ces coffee shops où étudiants, jeunes professionnels déracinés et indépendants se retrouvent afin de passer en société leurs longues heures de travail quotidiennes et de pouvoir les entrecouper d’une forme de sociabilité. On pourra y voir une certaine ironie dans la mesure où dans nos tiers-lieux, et surtout au sein de ceux qui peuvent comporter cafés et espaces de coworking, on entend régulièrement « on n’est pas chez Starbucks ici ! », en réaction à un modèle économique et à un mode de consommation devenus la norme.
Avec l’incarnation contemporaine des tiers-lieux et leur institutionnalisation, ne serions-nous pas passé d’une fonction à un modèle ?
Le brouillage des repères est d’autant plus important qu’il repose sur un brouillage des fonctions. À l’origine, le troisième lieu n’était ni la maison ni le travail. Aujourd’hui, le tiers-lieu est souvent le lieu du travail et parfois même de la maison quand, au sein de projets mixtes, à des espaces de bureaux, des facilitateurs, etc. viennent s’ajouter des projets d’hébergement, comme c’est notamment le cas au sein de lieux tournés vers l’accueil et la solidarité (au sens de l’action sociale) ou le cas des tiers-lieux qui se déploient en milieu rural, où le foncier est moins tendu et le bâti plus propice à l’occupation mixte (habitat / activité).
N’a-t-on pas, finalement, voulu institutionnaliser l’idée d’un espace où la consommation n’est pas obligatoire et où peut se faire la rencontre de l’autre ? En cela notre idée française du tiers-lieu marque une véritable différence avec le Third-place d’Oldenburg, qui était aussi une traduction matérielle et spatiale de la fonction sociale de l’acte de consommation, de l’économie comme un processus d’organisation des éléments d’un système, en l’occurrence le corps social.
Si la fonction de creuset social des Third-places est particulièrement mise en avant chez Oldenburg, on peut légitimement se demander ce qu’il en est de nos tiers-lieux. La question qui se pose ici est donc la suivante : à quoi vient se substituer le tiers-lieu, que vient-il remplacer, quel manque cherche-t-il à combler ? La fracture sociale que nos tiers-lieux cherchent à réparer n’a-t-elle pas fait place à un autre entre-soi : celui d’une communauté de pensée et de faire ?
Il reste à envisager sérieusement le besoin de requalifier le rôle – et la liberté de croître et d’agir – des espaces « éphémères » : tels des incubateurs, des observatoires in-vivo permettant d’accueillir, d’observer et d’alimenter des activités spontanées produites par leur époque, ses usagers et ses moyens. N’est-ce pas là une définition possible d’un lieu de vie ?
Quelques balises et prolongements
Le Lab Ouishare x Chronos, Rapport Mille Lieux : Objectiver l'impact des Tiers-Lieux sur les territoires, 2019.
Martin Locret-Collet in Chris Boyko (dir.), The little book of sharing, Lancaster, Imagination Lancaster, 2016.
Ray Oldenburg, The Great Good Place, Cambridge (MA), Da Capo Press, 1999 (1989).
Ray Oldenburg, Celebrating the Third Place, Cambridge (MA), Da Capo Press, 2001.
https://francetierslieux.fr
https://anct.gouv.fr/programmes-dispositifs/tiers-lieux
https://coop.tierslieux.net/tiers-lieux/typologies-definition/
https://www.plateau-urbain.com/tiers-lieux/nos-projets/les-arches-citoyennes/
https://les-amarres.org/tiers-lieu/