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Quand le mutualisme se réinvente
Des pratiques vernaculaires à réactiver
Dans un souci de rationalisation, de marchandisation et de répartition des fonctions, s’est développée une société de services qui a eu pour conséquence d’éloigner les habitants des coulisses de fonctionnement de leur habitat.
La plupart d’entre nous ne connaît pas le nom de son bailleur et encore moins les personnels de services des sociétés de sous-traitance. Ils nous sont étrangers, à différents titres. Nous payons des charges et, en contrepartie, exigeons que les communs soient propres, éclairés, chauffés. C’est dans le contrat. Cette abstraction de l’entretien des communs participe du retranchement de chacun chez soi et de la méconnaissance de ses voisins de palier. Toutefois, à l’occasion d’une coupure d’électricité, d’une rupture de canalisation ou d’un soudain confinement, les habitants sortent de chez eux, se parlent, partagent des informations, proposent de l’aide et échangent des services. Les habitants font lien et la vie (re)prend dans ces communs qui (re)deviennent des lieux de vie. Qu’est-ce que cela nous apprend ?
Outre que cela questionne la face cachée et les limites de la société de confort, nous apprenons tout d’abord que n’avons pas totalement désappris durant toutes ces décennies, mais que nous savons faire commun lorsque nécessaire. Nous pouvons compter sur notre bonté humaine et dépasser nos prétendus égoïsmes quotidiens respectifs. Faut-il attendre un dysfonctionnement ou une catastrophe pour des formes d’Entraide osent se manifester ? Est-ce à croire que la contractualisation à outrance nuirait à l’élan de participation ? Au-delà de la contrainte et du besoin, comment (se) redonner envie de participer et de partager, se réapproprier des savoirs et partager les devoirs du commun ?
Cela nous interroge également sur le droit au commun : est-on en rupture de contrat (social) lorsqu’on ne participe pas à la chose commune ? Dès lors, que fait-on avec celles et ceux qui n’ont pas envie ? Sont-ils de fait exclus ? A-t-on encore le droit de ne pas participer ? Qui finalement à droit à cette réciprocité ? À ce titre, il devient plus qu’urgent de relire et réactualiser la notion de dette sociale développée à la fin du XIXe siècle, au fondement même de l’idée de mutualisme : dans une société qui se présente comme humaniste et progressiste, puisqu’on ne peut pas savoir à l’avance qui aura besoin de soins, d’aides ou de services, tout le monde, à hauteur de ses possibilités, mutualise un fond commun qui ouvre le droit à chacun d’en bénéficier à hauteur de ses besoins. Ça n’est pas qu’une théorie : la doctrine du Solidarisme promouvant le garantisme et le mutualisme a débouché, au milieu du XXe siècle, sur la création de la protection sociale en 1945.
L’apprentissage mutualisé des espaces communs au service des entreprises
Habitare (un projet de fin de diplôme à State filière Espace[s]) est typiquement un projet de mutualisation des savoirs, des expériences et des espaces au profit d’une hospitalité urbaine et sociétale. Le projet a été pensé au service des entreprises qui ne savent comment gérer la vacance plus ou moins durable de leurs locaux de bureaux en attente de transformation, et à destination d’associations s’occupant de populations en diverses situations de mal-logement de plus ou moins longue date. L’objectif d’Habitare est la mise en relation des différents acteurs de l’immobilier et du social, en vue d’accueillir des personnes exclues, dans le parc immobilier vacant. C’est un écosystème pensé avec le souci d’une durabilité sociale et matérielle, via une intervention de suivis sociaux professionnels, et une construction durable et réutilisable. Ce kit est disponible en open source. Ainsi, propriétaires et associations peuvent s’approprier le projet pour revaloriser les vacances immobilières au service des communautés exclues.
Le projet Habitare se rapproche de la philosophie et de la manière de travailler chez Caracol dont la devise est justement « Transformons des lieux vides en lieux de vie » :
tant sur le volet immobilier et construction via la collaboration avec une association Unity cube qui développe des dispositifs en palettes autoportantes qui permettent d’augmenter les capacités des espaces pour créer des chambres ou du cloisonnement.
que sur le volet social via le process dessiné en cherchant et en trouvant des espaces vacants d’entreprises pour les mettre en lien avec des associations caritatives.
Il s’agit maintenant de faire se rencontrer l’idée d’un projet de fin d’étude aux réalités des pratiques quotidiennes d’une association.
Lorsque Caracol fait auto-construire physiquement des cloisons et des espaces et co-construire socialement le programme d’usage de ces espaces, qu’est-ce qui se (co)produit ? Comment est-ce vécu par les personnes en présence ?
L’hypothèse de départ était qu’en permettant à des personnes de cultures et d’horizons différents de vivre ensemble, on allait obtenir un élargissement de la sociabilité, une amélioration de la pratique du français et une ouverture culturelle. Avant d’ouvrir un bâtiment, Caracol organise des chantiers participatifs. Les personnes peuvent aussi prendre le lead, dévoiler leurs compétences et les partager. De même, à l’occasion de la gestion des espaces ou dans l’organisation de ces types d’ateliers entre habitants, des personnes réfugiées proposent des cours d’Arabe, de Pachtoune, ou d’Hindi, à leurs colocataires ; des personnes françaises proposent des cours de français, ou des cours d’anglais. On a des soirées ciné où chacun présente des films de chez eux, etc. En quelques mois, par le simple fait d’entendre et de pratiquer le français au quotidien, non seulement le niveau de langue s’est considérablement amélioré mais les personnes se sentaient valorisées et leur capacité à faire s’en est trouvée augmentée.
Penser l’habitat comme un catalyseur et un amplificateur de sociabilité
En posant un cadre, un cadre spatial et un cadre temporel, parce qu’il faut imposer des temps collectifs, il se passe des choses. Il importe surtout ne pas définir à l’avance ce qui va se passer ; telle une mise en pratique d’opportunités et la fabrication d’un contexte propice à la sérendipité. Concrètement, quand le cadre est posé, des amitiés se créent, un réseau professionnel s’élargit, la possibilité de trouver une commission de logement pour la suite, en rencontrant des amis d’amis, d’amis…
Caracol est ainsi financé pour proposer un accompagnement social pour les personnes réfugiées :
l’association fonctionne soit avec des partenaires, soit en interne via le recrutement d’une travailleuse sociale pour un accompagnement pro ;
elle propose un accompagnement semi-pro autour du « savoir habiter » : via l’organisation d’ateliers pédagogiques pour apprendre à décrypter un contrat de location, une assurance habitation, les charges et la consommation d’énergie et le comportement énergétique, etc.
et propose de fait un accompagnement officieux qui se passe entre pairs, entre habitants, autour de la vie quotidienne ou des petits tracas quotidiens du logement.
C’est là que prend corps toute la mesure de l’habitat partagé. Au-delà d’une simple solution de logement accessible, l’habitat partagé permet de développer un sentiment d’appartenance à une communauté. Et ce sentiment se base sur une ressource commune qui est l’habitat, les espaces intimes et les espaces partagés : je peux solliciter mes voisins ou mes colocs me fier et me faire aider si j’ai un problème à résoudre (une fuite de canalisation, etc.) ou une envie d’aménagement (des étagères à poser, etc.).
Fort de ces expériences, Caracol se pose la question de savoir comment communiquer et transmettre la performation de cette connaissance du commun. Concrètement, une des réponses proposées pour faire connaître les communs et comprendre ses enjeux est la création d’un festival, en mobilisant les leviers de la convivialité, de la fête, de la musique. La position de Ugo Mattei est inspirante à ce sujet : « Les biens communs doivent devenir une grammaire de masse ; il faut d’abord arriver à une fertilisation intellectuelle des personnes pour faire comprendre aux gens ce que sont les biens communs ; et surtout les risques que l’on encourt si l’on ne s’en occupe pas ; la joie que l’on ressent lorsqu’on s’en occupe. Ces expériences de partage permettent de remettre de la dignité dans la vie vécue ».
Quelques balises et prolongements
Célestin Bouglé, De la Sociologie à l’action sociale, [1907], Hachette, broché.
https://solidarites.gouv.fr/pilier-de-la-solidarite-nationale-la-securite-sociale-celebre-ses-80-ans
https://www.thinktankcraps.fr/et-si-on-revenait-aux-fondements-de-la-pensee-solidariste/
Ugo Mattei : « Rendre inaliénables les biens communs » https://www.monde-diplomatique.fr/47058.